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Le biotope du Cerf élaphe dans les Pyrénées

Biche, faon, bichette et jeune cerf qui regarde dans ma direction, au milieu de Rhododendrons ferrugineux. Altitude 1 900 m.

Cette publication est un peu particulière, moins « animalière » que d’habitude. Elle concerne l’étagement de la végétation dans les Pyrénées et son influence sur la présence du Cerf élaphe.

Un grand cerf pendant le brame, à la limite supérieure des sapins – Altitude 2 000 m.

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I- L’estive et l’estive des Pyrénées

Dans la langue française, ce terme a plusieurs définitions.

Dans le milieu pastoral, l’estive est la période de l’année où les troupeaux paissent sur les pâturages de montagne ; elle correspond à la repousse des pelouses d’altitude. Elle culmine au mois d’août, lorsque les troupeaux accèdent aux altitudes les plus élevées. Elle prend fin avec la rareté de l’herbe, combinée avec l’arrivée du froid et de la neige. Les brebis redescendent en premier, suivies par les vaches et enfin les chevaux.

Dans les Hautes-Pyrénées – Au premier-plan, des estives avec des bergeries s’étalent au-dessus de la forêt. A l’arrière-plan, on reconnaît le Grand Gabizos (2 692 m) et le Petit Gabizos (2 639 m). En contrebas, la Vallée d’Argelès-Gazost et ses villages.

Au premier-plan, le versant exposé au nord est encore enneigé et essentiellement occupé par la forêt. Le versant d’en face, ensoleillé, est occupé par des estives hautes. Au centre de l’arrière-plan, on aperçoit les deux Gabizos.

Dans les Pyrénées, l’estive a pris aussi le sens de pâturage de montagne (comme l’alpage dans les Alpes) et de quartier de montagne, utilisés durant la période estivale. Situés au-dessus de l’habitat permanent de la vallée, ces pâturages d’altitude sont constitués de pelouses naturelles et de landes permanentes, d’un seul tenant et d’une superficie supérieure à 10 hectares. On les différencie parfois en parlant d’estives basses et d’estives hautes (où les cabanes sont bien moins nombreuses). Une estive basse ou bien la partie basse d’une grande estive étalée en altitude sont utilisées en début et en fin de saison. C’est là que se situe généralement la cabane du berger. L’herbe en haute altitude pousse plus tardivement et elle sera broutée à partir de la mi-juillet environ, selon les endroits.

Les estives appartiennent à des collectivités locales qui en assurent la gestion. Certaines communes délèguent cette gestion à un groupement pastoral (association d’éleveurs transhumants) ou à une commission syndicale (dans le cas de plusieurs propriétaires sur une même estive).

En complément des terres de leurs exploitations situées autour des villages de la vallée, les éleveurs transhumants ont besoin des ressources pastorales de ces pâturages d’altitude. Les usagers payent en contrepartie un loyer, la bacade, au gestionnaire de l’estive. Les recettes permettent l’entretien des estives, des cabanes, des sources et parfois la surveillance des troupeaux.

Les éleveurs ont aussi recours aux ressources de zones intermédiaires entre terres d’exploitation et estives. Ces zones intermédiaires, situées à l’étage dit « montagnard »,  sont d’anciennes forêts défrichées par l’homme en tenant compte de leur accessibilité et de leur exposition, pour en faire des herbages ou des prairies de fauche. Du fait de l’exode rural, ces zones ont parfois été abandonnées.

Vallée d’Oeil (Haute-Garonne) – Prairies de fauche et herbages gagnés sur la forêt, exposés au nord, fréquentés par les cervidés (altitude 1 300 m environ). 

Vallée du Louron (Hautes-Pyrénées) – Une zone intermédiaire, où la forêt a été défrichée (altitude 1 100 m environ).

Un magnifique quatorze cors irrégulier dans un herbage, nom généralement donné à une prairie naturelle dont l’herbe est consommée sur place par le bétail (altitude 950 m).

L’altitude des estives s’échelonne entre 900/1 000 m nviron pour les plus basses et près de 3 000 mètres pour les plus hautes ; il n’y a pas de définition propre à chaque catégorie d’estive mais je suppose qu’une estive dite haute s’applique à celles qui sont situées au-delà de 2 000 m d’altitude.

Haute-Garonne, depuis le Mont Né – Une succession de hautes estives, à l’automne (début octobre). La plupart des troupeaux sont déjà redescendus. Les étages alpin et nival sont déjà enneigés. 

07 octobre 2021 – Belles lumières du soir, à la limite de la forêt. L’animal est là, il semble m’observer. 

Certaines de ces estives et de ces zones intermédiaires proches de la forêt et de points d’eau sont le théâtre des évènements liés au brame (parfois orthographié brâme) du Cerf élaphe.

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II- Les étages de la végétation dans les Pyrénées

En vallée d’Aure (Hautes-Pyrénées), les petits villages de Guchan (en fond de vallée) et de Camparan (au-dessus) –  En face, la soulane exposée au soleil. au premier-plan, l’ombrée, en partie à l’ombre.

L’étagement altitudinal de la végétation varie en fonction de l’inclinaison des versants, de la nature du sol et de la température. Le versant tourné vers le nord et bénéficiant de la plus courte exposition au soleil, l’ombrée, est plus propice à l’herbe et aux arbres. Le versant tourné vers le sud et bénéficiant de la plus longue exposition au soleil, la soulane, est propice aux cultures et à l’habitat humain. Les limites en altitude que j’ai notées ne sont qu’indicatives et elles varient selon les vallées.

L’Homme est intervenu en pas mal d’endroits et il est parfois difficile de faire la part des choses entre la végétation naturelle, la régénération naturelle après abandon de l’activité humaine et celle qui a été artificialisée.

Les villages sont de préférence bâtis sur le versant exposé au soleil. 

Ombrée et soulane sont des termes spécifiques aux Pyrénées ; ils correspondent ailleurs à l’ubac et à l’adret.

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On distingue les étages suivants :

2.1 _ L’étage collinéen (jusqu’à 900 m au nord et 1 200 m au sud, environ) :

Il a une végétation identique à celle de la plaine. On y trouve des châtaigniers, des chênes, des merisiers, des charmes et des cultures. C’est aussi le milieu des landes à bruyères et à fougères. Côté français, il correspond au piémont Pyrénéen ou pré-Pyrénées.

Dans les Hautes-Pyrénées – Le piémont vers le sud pendant la montée au Pibeste, avec le village d’Ouzous en contrebas (altitude 460 m). A l’arrière-plan, le pic Bazès (1 804 m) avec un peu de neige, puis le pic de Navaillo (1 666 m).

Une vue vers le nord sur le piémont des Pyrénées depuis le Pibeste.

Une mosaïque d’essences diverses à l’automne, bordées de fougères jaunies.

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2.2 _ L’étage montagnard (900 à 1 600 m au nord, 1 200 à 1 700 m au sud, environ) :

Une hêtraie à l’automne, avec quelques sapins.

C’est celui des forêts de hêtres communs (Fagus sylvatica) avec l’apparition vers 1 000 m des premiers Sapins pectinés (Abies alba), du Pin sylvestre (Pinus sylvestris) et parfois de l’épicéa commun (Picea abies, non indigène), qui finissent par prédominer au fur et à mesure de la montée en altitude.

Des résineux de plus en plus présents.

Ici, les sapins dominent avec la présence résiduelle de quelques hêtres.

Proche de la limite supérieure de l’étage montagnard (altitude 1 500 m). Une biche et son daguet, près des ruines d’une cabane de berger.

En vallée d’Aure (Hautes-Pyrénées) – Une forêt de sapins (altitude 1 700 m).

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2-3 _ L’étage subalpin ( 1 600 à 2 200 m au nord, 1 700 à 2 400 m au sud, environ) :

C’est une zone de transition. Le hêtre disparait mais on peut observer des essences comme le bouleau verruqueux (Betula pendula), le sorbier des oiseleurs (Sorbus aucuparia) et les forêts de résineux dominent encore. Au-delà de 2 000 m environ, seul le Pin à crochets (Pinus mugo subsp. uncinata) à la longévité exceptionnelle peut encore croître. La forêt cède définitivement la place à la pelouse d’estive, jusqu’à 2 400 m environ où on trouve encore quelques arbres isolés et tortueux. C’est le domaine du Rhododendron ferrugineux (Rhododendron ferrugineum) qui pousse plutôt sur les versants nord.

Une Forêt de sapins, avec une clairière entourée de bouleaux et où poussent des rhododendrons. La forêt continue encore dans les éboulis. A l’arrière-plan, le pic de Montaigu (2 339 m).

Le Sorbier des oiseleurs et quelques pins à crochets (altitude 1 930 m).

Biche et faon, à l’abri de sorbiers oiseleurs et de rhododendrons.

Bouleaux verruqueux, quelques pins à crochets, rhododendrons et pelouse d’altitude. Une biche solitaire est en train de brouter. Les rassemblements du rut n’ont pas commencé.

Le bouleau verruqueux et quelques rares pins à crochets, qui ont du mal à pousser. Dans la neige, des isards se promènent. En haut et à droite, un Aigle royal (Aquila chrysaetos) est en chasse (cirque de Lis ou d’Erès Lits).

Altitude 2 100 m. Rhododendrons ferrugineux et quelques pins à crochets disséminés. Même mort, le pin à crochets reste debout encore longtemps.

Altitude 2 100 m – Une pelouse d’altitude fréquentée par le Cerf élaphe, avec de petits pins à crochets rabougris et d’autres plus anciens, tortueux.

Altitude 2 100 m – Un grand cerf tranquille en milieu de journée, sur une pelouse parsemée de rhododendrons au feuillage vert et de myrtilliers, plus ras et au feuillage de couleur rouge/orangée.

Une vallée des Hautes-Pyrénées, avec l’étagement de la végétation jusqu’à la limite de l’étage subalpin.

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2-4 _ L’étage alpin (de 2 200/2 400 m jusqu’à 3 000 m environ sur les deux versants) :

C’est celui de la limite de la végétation et la faune se raréfie. Le Cerf élaphe, qui est avant tout un animal de la forêt, ne s’y aventure pas. C’est le début de la haute montagne. Rochers et éboulis y sont nombreux et le minéral domine. On y rencontre l’isard (Rupicapra pyrenaica pyrenaica) en été.

En vallée d’Aure (altitude 2 375 m) – Le début de l’étage alpin. Le Rhododendron ferrugineux a disparu.

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2-5 _ L’étage nival (au-delà de 3 000 m) :

C’est celui des neiges permanentes, des glaciers. La végétation a de plus en plus de mal à se développer et seuls quelques mousses et lichens survivent sur les rochers.

L’étagement altitudinal de la végétation, de 800 m (en fond de vallée) jusqu’aux plus hauts sommets des Pyrénées, culminant à 4 404 m (pic d’Aneto).

La partie enneigée englobe les étages alpin et nival. On peut, à partir de la gauche, admirer quelques « 3 000 » espagnols dont, : le pic de la Maladeta (3 312 m) enneigé, le 1er Pic Occidental ou pic Cordier (3 254 m), le 2ème pic Occidental ou pic Sayo (3 220 m), le 3è pic Occidental ou pic Mir (3 185 m), la Dent d’Albe (3 136 m), le pic d’Albe (3 118 m) ensoleillé et enneigé, la chaîne d’Albe plus basse, le pic de Crabioules (3 116 m) au centre et ensoleillé, le pic des Posets (3 375 m) à sa droite et bien enneigé,

Le pic d’Albe (3 114 m) ensoleillé et enneigé, la chaîne d’Albe plus basse, le pic de Crabioules (3 116 m), puis le pic des Posets (3 375 m) bien enneigé ; à droite des nuages, ? enneigé, puis le pic des Sarrouyes (2 665 m), le pic de Lustou (3 025 m) au bord du cadre.

L’étagement de la végétation – Les trois premiers plans concernent les étages montagnard et subalpin ; les deux derniers, l’alpin et le nival, avec la Maladeta et son glacier (l’Aneto, juste derrière la Maladeta, est légèrement visible). 

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La plaine se définit en fonction du contexte géographique (on peut avoir des plaines abyssales et des plaines d’altitude). Pour les départements de la Haute-Garonne et des Hautes-Pyrénées, la plaine se situe approximativement au nord du tracé de l’autoroute A64, qui oscille autour de 350-400 mètres d’altitude environ (point culminant sur le plateau de Lannemezan à 630 m).

Les divers intervenants dans la gestion de la population du Cerf élaphe ont décidé que l’animal n’avait pas sa place au nord de ce tracé d’autoroute : c’est la limite de son expansion vers la plaine.

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III- Le biotope du Cerf élaphe dans les Pyrénées, selon les saisons

Mon biotope préféré, qui permet des observations à distance sans perturber les animaux.

Le Cerf élaphe était à l’origine un animal de plaine. Réintroduit dans les Pyrénées dans les années 1950, il fuit les milieux ouverts que l’homme occupe en permanence et vit dans la quiétude des grands massifs forestiers. Son domaine vital est généralement grand, de l’ordre de 1 000/2 000 hectares pour la biche plutôt sédentaire et jusqu’à 5 000 hectares environ pour le cerf qui bouge davantage. Une petite partie seulement du domaine vital est régulièrement fréquentée, selon les saisons mais aussi des dérangements.

L’animal a colonisé la zone comprise entre les collines du piémont pyrénéen et la haute chaîne. On le rencontre depuis les forêts de feuillus jusqu’aux futaies de résineux, entre 500 et 2 000 mètres d’altitude environ. La fourchette altitudinale de mes observations varie de 950 à 2 100 mètres.

Pour le cerf, le secteur de rut d’automne et la zone occupée en hiver et au printemps sont généralement distincts, séparés de quelques kilomètres à plusieurs dizaines de kilomètres. Il peut parfois ne pas trop s’éloigner du secteur de rut mais dans ce cas-là, biches et cerfs formeront deux groupes bien distincts qui ne se fréquenteront pas.

En fin d’été et à l’automne, le cerf monte en altitude vers son lieu de naissance pour y retrouver les femelles, qui restent toute l’année sur place ou à proximité. Il y fréquente les bordures forestières supérieures. Au moment du brame, il sort dans les clairières ou sur les prairies avec quelques arbres clairsemés. Il va y rester jusqu’à la mi-novembre environ (selon l’altitude du brame et la précocité des épisodes neigeux).

A l’approche de l’hiver, le cerf redescend dans les vallées, restant en sous-bois jusqu’à l’été. A partir de mars-avril, il refait ses bois et ses besoins alimentaires augmentent.

Le Cerf élaphe est un herbivore. Son régime alimentaire du printemps à l’automne est constitué en majorité d’herbacées de lumière (tout ce qui concerne une plante tendre, non ligneuse), de graminées, de jeunes pouces d’arbres et d’arbustes, etc. En hiver, il consomme l’écorce des résineux, des glands, des ronces, des feuilles mortes, des rhizomes de fougères etc. Contrairement au chevreuil qui se contente la plupart du temps de se désaltérer avec la rosée matinale et l’eau contenue dans les végétaux, le Cerf élaphe boit et la proximité d’un point d’eau est donc importante.

Cerf et biches en train de brouter à l’automne, au milieu d’un massif de résineux.

Hors période de brame, le cerf a besoin d’une importante quantité de nourriture ; il recherche en priorité un habitat à forte valeur alimentaire. La biche, qui vit sur des surfaces plus restreintes, privilégie en priorité la présence d’un habitat fermé lui offrant un refuge sûr en journée.

Cerf, biche et faon se reposant au milieu de la journée sous des hêtres par temps couvert.

Entre les moments où il rumine et ceux où il se repose, le Cerf élaphe passe pratiquement la moitié de son temps couché, avec des variations saisonnières. On peut parfois l’observer en train de ruminer à découvert, sous réserve qu’il y soit vraiment tranquille. En journée, il se repose plutôt au sein d’un sous-bois épais où il ne sera pas dérangé. Il aime bien les jeunes plantations résineuses.

Un grand cerf sur sa reposée. Seule la présence des bois le trahit.

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