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Les Bouquetins de la vallée d’Aspe

23 janvier 2022 – Bouquetins dans la neige en vallée d’Aspe (bouc, cabri et étagne).

Le jeudi 11 avril 2019 était un jour particulier en vallée d’Aspe. C’était celui du retour du Bouquetin dans le Haut-Béarn, plus d’un siècle après la disparition de l’espèce d’origine (Capra pyrenaica pyrenaica). Soit, ce retour n’était pas naturel, mais l’Homme répare parfois ses erreurs du passé.

Cette aventure fait partie d’un programme de réintroduction plus vaste, à partir de lâchers de bouquetins ibériques prélevés dans la sierra de Guadarrama en Espagne (de la sous-espèce cousine Capra pyrenaica victoriae), commencé à l’été 2014 dans le Parc National des Pyrénées et dans le Parc naturel régional des Pyrénées ariégeoises.

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I- Chronologie des lâchers en vallée d’Aspe

Cet historique est effectué à partir d’informations officielles disponibles dans le domaine public et dont je cite les liens dans la bibliographie.

18 décembre 2019 – La Pedriza, sierra de Guadarrama.

Quelques blocs granitiques érodés de la sierra de Guadarrama, fréquentés par les vautours et les bouquetins. 

Tous les bouquetins relâchés à ce jour dans la vallée d’Aspe sont également originaires de la sierra de Guadarrama ; ils portent tous un nom.

1-1 _ Année 2019

Ce 11 avril 2019 (lâcher #1) à Accous, 2 femelles et 5 mâles (Babeth (F), Lazagne (F), Batman, Hardy, Franky, Caramel et Espoir) font la connaissance de la montagne béarnaise. Le 31 juillet suivant (lâcher #2), 3 femelles (Gene, Biquette, Mimi) les rejoignent. Deux autres lâchers vont suivre, 4 femelles et 1 mâle le 21 août (lâcher #3)  puis 6 femelles et 1 mâle le 24 octobre (lâcher #4).

Ces quatre lâchers constituent le noyau de départ de l’année 2019, 22 bouquetins avec 15 femelles et 7 mâles. 17 d’entre eux vont survivre à leur premier hiver. Les décès sont constatés parmi les bouquetins du dernier lâcher ; ils sont dus à des conditions météorologiques très dures et imprévisibles, qui ont compromis l’acclimatation des derniers arrivants à leur nouveau milieu.

1-2 _ Année 2020

18 décembre 2019 – Un cabri et sa mère, dans la sierra de Guadarrama.

Les naissances chez les bouquetins ont lieu en mai-juin. La femelle, que l’on appelle une étagne, donne naissance à un (et parfois deux) cabri(s), qui deviendra à un an un éterlou (jeune mâle) ou une éterle (jeune femelle). Les éterlous quitteront leur mère à la mise-bas suivante pour former un groupe à part ; les éterles resteront à proximité de la mère. En dehors de la période du rut, les étagnes forment un groupe séparé des boucs.

Contre toute attente, les premières naissances dans la vallée sont déjà annoncées dans l’actualité régionale. Les cabris sont les petits de Babeth, Lazagne, Mimi et Gene. C’est un très bon signe d’encouragement pour tous les acteurs investis dans ce projet de réintroduction.

Le 18 septembre 2020, 10 nouveaux bouquetins sont relâchés (lâcher #5), 3 femelles dont une accompagnée de son cabri et 6 mâles.

1-3 _ Année 2021

En janvier 2021, 23 adultes peuplent la vallée, 10 femelles et 13 mâles. Les 4 cabris nés en 2020 se portent bien.

Le 31 mars 2021, le sixième et dernier lâcher du programme a lieu avec 8 femelles dont deux d’entre elles arrivent pleines.

La première naissance observée de l’année est celle du cabri de Nat, l’une des deux femelles lâchées pleines. Au total, 11 cabris vont naître pour 17 femelles présentes.

En novembre 2021, 39 bouquetins au total ont été lâchés et 29 adultes sont vivants. Les effectifs sont constitués de 17 femelles, 12 mâles, 4 éterles ou éterlous (il est encore trop tôt pour les différencier) et 11 cabris, pour un total de 44 animaux.

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II- Le suivi des bouquetins

Le suivi des bouquetins lâchés est effectué avec un dispositif posé au moment de leur capture en Espagne. Les trois photos qui suivent sont excessivement recadrées pour bien montrer le marquage ; leur netteté est compromise par les turbulences de l’air à ces grossissements excessifs. Elles sont autrement nettes au travers d’une longue-vue.

Un bouc avec un collier comportant deux bandes blanches et une bande centrale Rouge. Le marquage auriculaire gauche ne se voit pas sur l’arrière-plan blanc ; il peut être Blanc.

Le même bouc au repos. Le marquage auriculaire droit est Jaune, le gauche semble Blanc.

Le suivi visuel est effectué grâce à deux boucles fixées aux oreilles avec un code couleur unique et une numérotation individualisée. Il est complété par un collier qui dispose de deux bandes blanches (plaque d’identification à deux lettres) encadrant une bande de couleur bien visible sous le menton. Ce collier est un moyen supplémentaire pour aider à l’identification visuelle sur des animaux dont l’une des boucles ne serait pas visible lors de l’observation.

Le site « bouquetin-pyrénées.fr » recueille les données sur l’observation de bouquetins que l’on peut rencontrer lors d’une randonnée (https://www.bouquetin-pyrenees.fr/participer-a-l-identification-des-bouquetins).

Une étagne, accompagnée par son cabri (que l’on voit sur d’autres photos). Son marquage auriculaire gauche sur d’autres clichés est très clair ; le droite que l’on voit bien ici n’est pas aussi rouge que celui des deux clichés grossis du bouc ; il est plutôt orangé. Elle n’a pas de collier d’identification à trois bandes mais son collier GPS a un bandeau Vert foncé. 

Certains animaux sont équipés d’un collier VHF émettant une fréquence radio permettant de les localiser avec une antenne ; d’autres sont équipés d’une balise GPS qui permet de suivre leurs déplacements en temps réel sur une interface numérique. Une fois la batterie épuisée (durée d’autonomie d’environ deux ans), les colliers sont détachés à distance sur le terrain par un mécanisme alimenté avec une batterie secondaire et récupérés.

J’étais initialement interpelé par l’abondance des moyens d’identification et de suivi posés sur les animaux. Avec le recul, je vois bien que tous ces moyens sont nécessaires dans le cadre de ce programme, afin de suivre les conditions d’adaptation et de survie des animaux relâchés.

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III- L’observation des bouquetins ce mois de janvier 2022

C’est par une belle journée ensoleillée de ce mois de janvier que je vais découvrir mes premiers bouquetins en vallée d’Aspe. En cette saison, on a plus de chances d’observer les bouquetins sur la partie inférieure des versants ensoleillés. Aux beaux jours, ils remonteront en altitude où il rechercheront plutôt la fraîcheur.

Le pelage du bouquetin lui permet un excellent camouflage dans son milieu environnant. Si l’animal se détache sur la neige, il n’en est pas de même au milieu des rochers ou sur l’herbe sèche. La distance d’observation est importante et elle complique un peu les choses. Il faut un œil exercé et un bon équipement, au minimum une bonne paire de jumelles (j’ai des 10×42) mais une longue-vue est bien mieux adaptée ; j’ai été aidé pour les localiser.

En ce moment, la montagne est encore enneigée et même verglacée sur les versants exposés au nord.

Les bouquetins sont apparus aux environs de 14h00 ; il faut donc être patient. A cette heure-là, un jour de grand soleil et même en janvier, des turbulences de chaleur apparaissent sur le relief exposé au sud et en absence de vent. J’ai eu du mal à avoir des photos nettes mais le spectacle visuel est beau!

En attente de leur apparition, jamais garantie, je me suis régalé en observant les évolutions de quelques vautours fauves (Gyps fulvus). Un gypaète barbu (Gypaetus barbatus) a fait également une apparition ; j’espérais qu’il vienne faire par curiosité un passage au-dessus de ma tête, espoir déçu.

Les évolutions d’un gypaète barbu.

A cette période de l’année, la couvaison a commencé ; l’un des deux est à la recherche de nourriture, tandis que l’autre reste sur le nid, qui n’est jamais laissé sans surveillance. 

Ce vautour fauve collecte des matériaux pour consolider le nid existant. La ponte va bientôt commencer. 

Une harde d’isards (Rupicapra pyrenaica) profite du soleil sur le versant exposé au soleil, la soulane. Ils ruminent pendant que d’autres se nourrissent sur la crête déneigée.

On dirait que certains ont même trop chaud. Ils partent à l’ombre …

…, où ils rejoignent d’autres isards, couchés en train de ruminer.

Isards et bouquetins fréquentent les mêmes biotopes, en parfaite harmonie. La présence des isards est donc encourageante ; la quête visuelle des bouquetins continue.

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Le ballet aérien de quelques vautours… 

Le suivi de leurs évolutions permet de visiter le site…

J’ai des centaines de photos de vautours fauves sur mes disques durs, mais je continue quand même à photographier ce magnifique rapace.

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L’attente est enfin récompensée. Le retour du bouquetin en vallée d’Aspe devient pour moi une réalité : il est 14h00 et c’est un moment exceptionnel que je savoure!

Seul son mouvement a attiré mon regard dans les jumelles. Il a commencé à traverser cette langue de neige exposée plein sud, puis il s’est immobilisé.

Il va rester ainsi un long moment. Ce n’est que sur mon écran d’ordinateur que je verrai qu’il n’était pas seul. Un deuxième bouquetin est aussi présent, en bas à gauche.

Ce sont deux mâles, des boucs, reconnaissables à leur corpulence et à la longueur de leurs cornes.

Le premier mâle (bouc # 1) a l’oreille gauche Verte, la droite Rouge et il n’a pas de collier.

Le second mâle (bouc # 2), couché sur la neige en bas à gauche, est plus corpulent. Il se gratte le dos avec la pointe de l’une de ses belles cornes. Le marquage de son oreille gauche est difficile à identifier, plutôt de couleur claire (il n’est ni Rouge, ni Bleu) ; celui de son oreille droite est Vert et il n’a pas de collier. Je comprends maintenant l’utilité d’une longue-vue, souvent utilisée par les gardes du Parc National.

Dans le cercle jaune, le bouc # 1 se fond parmi les rochers. Deux nouveaux animaux entrent en scène, en bas à gauche.

Une étagne et son cabri apparaissent à leur tour sur la neige. Le petit jeune fait partie des 11 cabris nés en 2021. Ses fines cornes semblent légèrement dépasser de ses oreilles et j’ai hésité pour le classer entre un cabri et un éterlou/éterle de l’année 2020 ; je le trouve déjà grand. Les deux animaux devaient être probablement couchés dans l’herbe, indétectables au milieu des rochers. L’identification auriculaire de l’étagne est de couleur très claire à gauche, Orangé à droite et son collier est Vert foncé.

C’est un moment unique pour moi, avec ce spectacle d’un cabri né dans le Haut-Béarn!

Le bouc # 1 (dans le cercle jaune) commence à escalader les rochers au bas de la falaise, en se dirigeant vers la droite où il se fond dans le décor. On le retrouvera un peu plus tard. Le bouc # 2 a arrêté de se gratter le dos pour observer les nouveaux venus.

L’étagne et son cabri descendent sur la neige en longeant la bordure des rochers, sur des traces de pas existantes. 

L’étagne sort du champ de vision du bouc # 2 qui se relève alors et s’avance vers elle. Le cabri se retourne pour l’observer.

Le bouc s’approche et le cabri tarde à suivre sa mère.

Le bouc va sentir l’endroit où l’étagne a fait une halte.

Le bouc rejoint le cabri, qui se décide enfin à s’avancer. Sa mère a continué à descendre.

La mère et son petit quitte la bordure pour s’avancer dans la neige. Le bouc s’est allongé à l’endroit où l’étagne a fait une deuxième halte et la suit alors du regard.

L’étagne (devant) et son cabri traverse dans la pente raide ensoleillée, vers une bande d’éboulis déneigés.

Le bouc # 2 a en fait un comportement de rut, celui adopté après les combats préliminaires spectaculaires entre mâles et qui sont terminés depuis un petit moment déjà.

18 décembre 2019 – La Pedriza, sierra de Guadarrama. Joute entre mâles pendant le rut.

Ces joutes spectaculaires sont aussi observables dans les Hautes-Pyrénées et en Ariège. Il en sera bientôt de même dans le Haut-Béarn ; plus besoin d’aller aussi loin pour assister au spectacle.

18 décembre 2019 – La Pedriza, sierra de Guadarrama. L’attitude soumise d’un bouc pour conquérir une étagne, la langue tirée. A droite, une autre étagne indifférente et son cabri.

Cette suite du rut est beaucoup moins spectaculaire ; les combats entre mâles terminés, les boucs adoptent une attitude soumise envers les femelles, même niaise. Emoustillés, ils les suivent dans tous leurs déplacements, sans montrer de l’agressivité entre eux. Ils hument les effluves qu’elles dégagent, en attente qu’elles soient réceptives. C’est une longue histoire de patience.

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Je laisse le bouc # 2 à ses patientes espérances. Pendant ce temps-là, que devient celui qui a entrepris d’escalader les rochers, le bouc # 1?

A gauche, le bouc # 1 et à droite, un nouveau mâle, le bouc # 3.

A la même hauteur mais de l’autre côté du vallon, un nouveau mâle est apparu, d’une corpulence remarquable ; c’est mon bouc # 3. Il est descendu d’un couloir resté dans l’ombre et dont la partie supérieure est inaccessible à mon regard. Il va faire une halte au pied de la paroi pour brouter dans l’herbe sèche, dans une contre-pente où seules ses cornes superbes seront visibles.

Son marquage aux oreilles est Blanc à gauche et Jaune à droite (confirmé sur d’autres photos) ; son collier a une bande Rouge. Les deux bandes blanches d’identification de part et d’autre de la bande Rouge sont bien visibles également, mais elles sont trop éloignées pour en lire le code à deux lettres.

Le bouc # 1, après avoir pris son temps, remonte vers lui. Ce dernier se rapproche et s’allonge dans l’herbe. Il vont bientôt se retrouver ensemble au soleil, l’un pour brouter et l’autre pour ruminer. Rien de particulier ne se passera par la suite.

Le bouc # 1 remonte vers le bouc # 3, qui va se coucher pour ruminer.

Puis, ils vont rester ensemble, paisibles, en profitant du soleil de cette belle journée.

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De l’autre côté, il ne va plus se passer grand chose non plus.

Le bouc # 2 continue à suivre l’étagne, s’arrêtant quand elle s’arrête. Il restera toujours à une certaine distance de cette dernière.

Le cabri s’est couché sur un matelas d’herbe enneigée. Sa mère médite un moment à proximité, debout sur un rocher. Le bouc se rapproche.

Rien ne se passe pendant un petit moment. 

L’étagne s’est finalement allongée sur le rocher et le bouc va en faire de même de son côté. Quelle patience de bouc, mais on sait pourquoi!

Le comportement de ce bouc est encourageant pour espérer un futur heureux évènement pour cette étagne d’ici 5 mois 1/2 environ (début juillet), un peu tardif pour la saison des naissances. Je souhaite que sa patience soit récompensée! Il va peut-être contribuer à valider le retour du bouquetin en vallée d’Aspe!

J’ai particulièrement apprécié d’avoir pu observer les bouquetins de l’extérieur, sans aucune intrusion dans leur environnement. Mes photos ne sont pas recadrées et elles donnent une bonne idée de l’ambiance. C’était bien sympathique et j’en garderai un excellent souvenir.

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IV- Le futur

L’étagne que j’ai photographiée fait partie des 17 femelles qui ont pu participer à la saison de rut 2021/2022. D’autres nombreux et heureux évènements sont donc à espérer à l’arrivée des beaux jours.

Une nouvelle étape sera franchie quand les étagnes nées chez nous en 2020 donneront à leur tour naissance à une nouvelle génération de cabris. Il est encore trop tôt pour savoir s’il y a des femelles parmi les quatre naissances enregistrées. Si c’est le cas, j’espère que l’on aura la bonne nouvelle dans l’actualité régionale. Un beau moment à vivre pour les personnes qui se sont investies dans ce programme de réintroduction.

Le bouquetin avait une stratégie de survie initialement pas trop risquée, face à son prédateur qu’est l’Homme : il se réfugiait sur un relief inaccessible, sans chercher à fuir. Quand l’homme a alors inventé une arme performante pour l’atteindre à distance, le fusil, le bouquetin n’a pas fait évoluer cette stratégie et cela l’a amené à sa perte et sa disparition, après des millénaires de contact avec son prédateur. Une simple histoire de trophée!

Aujourd’hui en France, le bouquetin ibérique est intégralement protégé.

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V- Bibliographie :

_ Demande d’autorisation de réintroduction du bouquetin ibérique (Capra pyrenaica) dans la partie ouest du Parc national des Pyrénées (département des Pyrénées-Atlantiques) :

http://www.nouvelle-aquitaine.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/demande_autorisation_reintroduction_bouquetin_p5-2.pdf

_ bouquetin-pyrenees.fr – Le Projet – Les dates des lâchers : https://www.bouquetin-pyrenees.fr/chronologie-des-lachers

_ Actualités du site bouquetin-pyrenees.fr :

https://www.bouquetin-pyrenees.fr/actualites/elles-ont-rejoint-la-vallee-d-aspe-05-08-2019

https://www.bouquetin-pyrenees.fr/actualites/une-jolie-ribambelle-de-cabris-25-08-2020

https://www.bouquetin-pyrenees.fr/actualites/la-famille-bearnaise-s-agrandit-22-09-2020

_ Programme de réintroduction du bouquetin ibérique – Point d’actualité et perspectives du 06 avril 2020 : https://www.apnp.fr/wp-content/uploads/2020/04/programme-de-rintroduction-du-bouquetin-ibrique-avril-2020-02.pdf

_ Bulletin d’information du Parc – Janvier-Mars 2021 / Vallée d’Aspe

_ Journal « La Dépêche » du 05 octobre 2021 : https://www.ladepeche.fr/2021/10/05/sept-ans-apres-les-premiers-lachers-plus-de-220-bouquetins-recenses-dans-les-pyrenees-9832920.php

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