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La Grue cendrée dans les Landes, région de Sabres, Solférino et Arjuzanx

06 décembre, 17h20 – L’arrivée des grues cendrées au dortoir au soleil couchant, à la Réserve Nationale d’Arjuzanx.

Elles repartent! L’horloge interne de nos belles visiteuses de l’hiver répondent une nouvelle fois à la sollicitation de la photopériode, la durée quotidienne du jour considérée du point de vue de ses effets biologiques. Le signal de départ est contrôlé par leur système endocrinien en lien avec ce phénomène : l’oiseau réagit alors aux hormones libérées dans le sang.

Les variations de la durée du jour et de la nuit au cours d’une année sont immuables : la migration prénuptiale de la Grue cendrée (Grus grus) est ainsi déclenchée tous les ans au même moment, sans aucun lien avec la météo! Il en est de même pour la migration postnuptiale. Le cycle annuel de ces départs est propre à chaque espèce.

Chez les oiseaux, l’information lumineuse à l’origine de leurs déplacements migratoires est essentiellement perçue par voie transcrânienne.

La photopériode conditionne d’autres activités physiologiques de la Vie terrestre comme la floraison, la reproduction, etc.

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I- La Grue cendrée dans les Landes en quelques dates

La présence de la Grue cendrée dans les Landes n’est pas un évènement récent. Le photographe professionnel et folkloriste Ferdinand Bernède (1869-1963) né à Arjuzanx l’a immortalisée début 1900 sur une carte postale.

L’Hiver dans les Landes – Grues surprises dans une Lagune (Ferdinand Bernède – début 1900) – Carte postale personnelle.

Le poète et photographe Félix Arnaudin (1844-1921, né et mort à Labouheyre) et spécialiste de la Haute-Lande, la cite à de nombreuses reprises dans les témoignages qu’il nous a laissés, entre autres dans son ouvrage posthume « CHOSES de l’Ancienne Grande-Lande – La Baronnie de Labouheyre » publié en 1923. Il l’a lui-même chassée sur les landes de Labouheyre!

Une tradition plus lointaine et relevée également par Arnaudin rapporte que quelques grues nichaient dans les marais de la région de Sabres : le savant Jean Thore (1762-1823), dans son ouvrage « Promenade sur les Côtes du Golfe de Gascogne » (août 1810, chapitre IV-p33) en fait témoignage.

Enfin, Arnaudin rapporte une demande du roi Henri III d’Angleterre le 4 décembre 1243 dans un des actes des Rôles Gascons pour lui procurer vingt grues ou davantage, parmi d’autres gibiers et poissons salés. Cette demande est adressée à un dignitaire de Labouheyre et ces vivres devront lui parvenir à Bordeaux, pour fêter la Nativité.

Avec la loi de juin 1857 relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne, les vastes landes humides de la Haute-Lande disparaissent progressivement ; de nombreuses espèces nicheuses ont alors déserté.

Les pins – La lagune – La Lande (Ferdinand Bernède – Timbrée le 02-07-1907) – Carte postale personnelle.

La Grue cendrée a continué ses voyages migratoires au-dessus des Landes, sans y séjourner. Elle a cependant continué à y être chassée pour être consommée, lorsqu’il lui venait à l’idée de se poser.

Dans son « Catalogue critique des Oiseaux observés dans les départements des Landes, des Basses-Pyrénées et de la Gironde » publié en 1872, le naturaliste landais Pierre-Eudoxe Dubalen notait, pour la Grue cendrée : « de passage régulier en octobre et novembre, effectue son retour en avril. Cet oiseau pose peu, et joignant à cela un naturel très farouche, il est difficile à capturer. Mais, comme tous les oiseaux qui vivent en société, on peut le prendre avec des appeaux de son espèce ».

Dans les Landes – Des grues cendrées en cours de migration qui cherchent à se poser.

A la fin des années 70, on asséchait encore des lagunes naturelles vieilles de plusieurs milliers d’années et fréquentées par les migrateurs, comme par exemple la grande et belle lagune de l’Arrousa à Luë : elle a disparu à ce jour, je suppose, de la plupart des mémoires de la région mais pas de la mienne.

Au début des années 2000, on se rendait enfin compte que les lagunes étaient un élément important de la biodiversité. Par exemple, sur la commune de Commensacq, l’ACCA locale a fait creuser des mares artificielles dans la forêt communale. Aujourd’hui, leur intérêt patrimonial et écologique ne fait aucun doute.

La Grue cendrée est devenue en France une espèce protégée depuis 1967, arrêté modifié par la loi n° 76-629 du 10 juillet 1976 relative à la protection de la nature. Cependant, un autre événement majeur va contribuer à son retour hivernal : l’arrêt de l’exploitation de la lignite à Arjuzanx!

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II- La création de la Réserve Naturelle Nationale d’Arjuzanx

En 1992, c’est la fin de l’activité sur les 2 700 hectares de la mine à ciel ouvert de lignite d’Arjuzanx, développées sur deux gisements situés sur les communes d’Arjuzanx et de Beylongue. Elle fournissait le combustible pour la centrale thermique EDF, construite sur le site en 1958-1959. Le 21 février, le dernier godet de lignite était extrait du gisement de Beylongue-Sud. Le 26 février et après 32 ans d’activité, la centrale était désaccordée du réseau de transport d’électricité.

C’était il y a exactement 30 ans! Les infrastructures seront progressivement démantelées dès 1993, pour une durée d’environ deux ans.

Le site d’extraction, complétement bouleversé par le dégagement et le déplacement des sables argileux pour mettre à nu le combustible situé jusqu’à une trentaine de mètres de profondeur, est progressivement réhabilité par EDF.

Les premiers trous étaient rebouchés avec les morts-terrains à la fin de l’extraction. Les trous suivants ont été laissés en l’état ; l’eau provenant de la nappe phréatique et les eaux de pluie les remplissent alors progressivement.

L’extraction avait commencé le 4 août 1959 sur le gisement de Beylongue (Beylongue-Nord) puis elle s’est déplacée en 1972 sur celui d’Arjuzanx, situé au nord du site.

La reconversion des zones d’extraction est entamée dès 1980, dès que l’activité se déplace à nouveau progressivement du gisement d’Arjuzanx vers le gisement de Beylongue (Beylongue-Sud).

Lors de l’hiver 1982/1983, les premières grues s’arrêtent dans la région pour hiverner et dorment sur le gisement ennoyé d’Arjuzanx ; de 70 la première année, elles approchent le millier dix années plus tard, peu avant l’arrêt des l’activités. La vocation du site se confirme en 1987 avec la création d’une Réserve Nationale de chasse et de faune sauvage.

Effet de nouveauté, l’arrivée des premières grues déplaçait les gens du cru en grand nombre pour les observer dans les champs à Solférino et j’en ai fait partie. Aujourd’hui, les passionnés viennent de bien plus loin.

A la fin de l’exploitation en 1992, le site est drainé, les plans d’eau sont remodelés pour en adoucir les pentes, les zones de morts-terrains sont aménagées et l’ensemble est revégétalisé. La réhabilitation par EDF est terminée en 1994.

Les dortoirs des grues se sont progressivement déplacés vers les plans d’eau moins profonds situés sur l’ancien gisement de Beylongue-Sud, dans un environnement plus sauvage et plus tranquille. Les effectifs d’hivernage des grues vont alors sérieusement augmenter, mais aussi ceux de nombreuses autres espèces animales et végétales.

En 2002, EDF cède le site à l’Etat qui le revend aussitôt au Conseil Général des Landes afin de préserver sa vocation de réserve ornithologique.

En 2022, une procédure est déjà bien avancée pour classer prochainement une grande partie du site en Réserve Naturelle Nationale.

En résumé, la Grue cendrée a fait un retour remarqué dans cette partie de la Haute-Lande, pour devenir progressivement le premier site d’hivernage de France, avant celui du Lac du Der en Champagne. C’est un bel exemple de reconversion d’un site industriel!

Aujourd’hui, on peut observer ce bel oiseau dès la mi-octobre sur la Réserve Nationale d’Arjuzanx (visites guidées) et ses environs, sur le camp militaire du Poteau à Captieux (visites guidées), dans les Barthes de l’Adour (région de Saint-Martin de Seignanx), etc.

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III- 2021/2022, une migration avec des records historiques

Hors effectifs apportés par les flux migratoires, la réserve d’Arjuzanx accueille de nos jours en hivernage une moyenne de 20 000 grues. Cette moyenne fluctue d’une année sur l’autre en fonction de la météo et des ressources alimentaires disponibles. Les comptages sont montés à plusieurs reprises jusqu’à 35 000 grues au mois de janvier parmi ces dernières années.

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La migration postnuptiale en provenance du nord de l’Europe commence début octobre vers la France, l’Espagne, le Portugal et le nord de l’Afrique. J’ai alors l’occasion de voir et entendre passer les grues au-dessus du Vic-Bilh.

10 novembre, 8h45 – La migration postnuptiale des grues au-dessus de ma maison.

Le jeudi 25 novembre 2021 au matin, plus de 80 000 grues étaient présentes à Arjuzanx quand le brouillard s’est levé, suite au déclenchement d’un flux migratoire très important provoqué par une vague de froid dans le Nord ; les 3/4 d’entre elles étaient en halte migratoire, avant de traverser les Pyrénées. Il s’agit d’un record historique.

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La migration prénuptiale commence début février. Lors de ce voyage retour vers les lieux de nidification habituels du nord de l’Allemagne et des pays scandinaves, certaines grues effectuent une halte migratoire en Espagne sur la lagune de Gallocanta et/ou sur l’embalse de la Sotorena.

La moyenne des effectifs hivernants à Gallocanta est supérieure à celle d’Arjuzanx, autour de 25 000 et celle de la Sotorena autour de 3 000-4 000. C’est un ordre d’idée ; les comptages fluctuent aussi beaucoup selon les années.

20 décembre – La lagune d’eau salée de Gallocanta partie Nord, avec son village éponyme et le Centre des Visiteurs.

Le centre de la lagune.

La partie sud de la lagune, avec tout à gauche le Centre d’Interprétation de la Lagune à Tornos. Le niveau de l’eau est inhabituellement bas.

Le 17 février 2022, 111 110 grues sont arrivées au dortoir de Gallocanta pour un « B & B », avec une estimation de 140 000 individus de passage tout au long de la journée ; un record absolu pour le lieu. On peut imaginer l’ambiance visuelle et sonore.

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Ce sont alors des vols immenses de grues cendrées qui vont traverser à nouveau les Pyrénées, puis la France. Le voyage retour vers les lieux de de nidification est en principe plus rapide que celui de l’aller.

15 février, 15h00 – La migration postnuptiale des grues au-dessus de ma maison.

Lors de cette migration de printemps, elles passent très haut dans le ciel du Vic-Bilh et sont plus discrètes. Elles traversent surtout les Pyrénées un plus à l’ouest et plus bas en altitude, vers les cols basques et la côte atlantique.

Quand la météo s’y prête, elle peuvent migrer de nuit et quand les vents sont favorables, elles peuvent traverser une grande partie de la France dans la journée.

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IV- Quelques informations sur l’espèce

Certaines particularités me semblent intéressantes à rappeler. Ce sont celles qui correspondent aux questions que je me pose ou que l’on me pose parfois.

Je suis grande « comme çà ». Ce regard parfois « noir » est dû en fait à la fermeture de la membrane nictitante de l’œil, qu’elle sollicite parfois,

…, et « large comme çà ».

09 février – A la fin de son premier hivernage, le jeune est encore reconnaissable.

La Grue cendrée est l’un de nos plus grands oiseaux d’Europe avec une hauteur de 1m00 à 1m20 et une envergure moyenne de 2m20 à 2m40.

Le plumage de l’adulte est facile à décrire ; une simple photo suffit.

Des taches rouges interpellent sur le sommet du crâne.

Elle présente sur le dessus de la tête une tache rouge vif bien visible, plus ou moins étendue selon les individus, leur âge et le sexe. J’ai longtemps pensé qu’il s’agissait de petites plumes rouges. C’est en fait une zone de peau nue sous laquelle de nombreux vaisseaux sanguins affleurent. L’augmentation du flux de sang dans cette zone selon l’état d’excitation de l’oiseau en augmente l’éclat et l’étendue, particulièrement en période de reproduction.

Un regard « dur ».

Les yeux sont également de couleur bien rouge. La grue possède une membrane nictitante, une paupière supplémentaire translucide qui recouvre l’œil afin de le protéger et l’humidifier tout en lui permettant de voir encore. Cette membrane assombrit parfois l’œil sur mes photos.

Le panache de l’adulte, composé des longues plumes retombantes des ailes.  

Le panache relevé, pour parader.

Sa queue, cachée au repos par les plumes noires des ailes qui viennent la recouvrir. 

Les plumes qu’elle relève fièrement en panache lors de la parade nuptiale n’ont rien à voir avec sa queue ; il est en fait formé par les dernières plumes des ailes, longues et retombantes et dont certaines sont un peu bouffantes. La queue est courte et on ne peut la voir que lorsque l’oiseau ouvre ses ailes.

02 février – Portrait de famille.

Il est difficile de différencier le mâle de la femelle ; dans certaines publications, cette dernière est dite plus petite, avec une tache rouge moins étendue. Dans les faits, ces différences sont si peu visibles, au moins de loin, qu’elles ne sont pas exploitables.

Le jeune est reconnaissable à la couleur châtain de sa tête sans la tâche rouge et à sa gorge grisâtre.

02 février – La famille en train de glaner. L’adulte de droite a une tache rouge prononcée ; c’est peut-être le père?

02 février – Le panache du jeune est moins fourni que celui de l’adulte.  La tache rouge du crâne de l’adulte est très discrète : c’est peut-être sa mère?  

03 décembre – Une jeune grue au début de l’hivernage, région de Sabres.

03 décembre – Son iris est de couleur brune.

09 février – Une famille au complet, peu avant la séparation du départ. Jeune, adulte, jeune et adulte.

Le plumage d’un jeune est plus uniforme que celui d’un adulte, du moins à l’arrivée en hivernage : la grande tache blanche à l’arrière des yeux est absente, pas de noir sur le sommet du crâne, le cou et le panache. Son bec est jaunâtre alors que celui de l’adulte est gris avec parfois un peu de rouge à la base.

02 février – On ne peut les confondre, même vers la fin de l’hivernage.

Le jeune va muer progressivement pendant son hivernage ; le résultat commencera à se remarquer au début du mois de février, en particulier au niveau de sa tête.

09 février – Le jeune, au centre, a le dessus du crâne discrètement rouge. Sa tête (ainsi que celle du jeune penché devant lui) commence à noircir et la tache blanche partant des yeux, bien visible chez les adultes, apparaît. 

Chez certains sujets à la fin de l’hivernage, le haut du crâne commence à se déplumer pour laisser paraître très discrètement le réseau veineux sous la peau. La tache rouge n’apparaîtra que lors du deuxième hivernage, encore discrète. Le panache aura son volume optimal au troisième hivernage.

Cette grue déambule seule, sans être isolée ; elle n’est pas encore « en couple ». Son panache n’a pas encore tout son volume. Peut-être un oiseau à son 2ème hivernage?

04 décembre, 17h10 – Cette jeune grue fait son show avec un pied de maïs : une offrande au soleil qui se couche. 

02 février, 17h14 – Une autre jeune grue va s’amuser un petit moment avec des brindilles et des débris végétaux, qu’elle lance en l’air en bondissant.

Les jeunes grues ont parfois des comportements marrants, qui s’assimilent à des simulacres de parade nuptiale.

02 février – Un début de parade nuptiale en trompétant. A gauche, la grue a relevé son panache et baissé ses ailes pour parader, la tête en arrière en trompetant.

02 février – Un couple et leur jeune repartent en direction d’Arjuzanx. Même en comité restreint, ces oiseaux communiquent avec les grues posées encore dans les champs, qui tournent parfois leur tête vers le ciel et leur répondent.

L’oiseau adulte trompette! Ce cri, puissant et identifiable de très loin, est amplifié par le sternum creux dans lequel la trachée fait une boucle et qui agit comme une caisse de résonnance. Les jeunes émettent des cris courts et plaintifs, bien audibles aussi mais qui ne portent pas aussi loin que ceux des adultes. Les grues ne sont pas bruyantes pour rien ; elles communiquent entre elles pour maintenir leur cohésion.

L’oiseau peut vivre une vingtaine d’années à l’état sauvage.

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V- Son régime alimentaire

En migration et en hivernage, la Grue cendrée a un régime essentiellement granivore. Elle fréquente chez nous les zones de gagnage constituées par les grandes étendues agricoles de plusieurs milliers d’hectares vouées en grande partie à la monoculture du maïs, au milieu de la forêt de pins (la plus grande forêt artificielle d’Europe Occidentale).

Une photo qui peut interpeler mais que j’aime bien. Ce sont les pylônes de la double ligne à Haute-Tension d’Arjuzanx vers Saucats, aux portes de l’agglomération bordelaise et à laquelle la Centrale était connectée.

Ces exploitations agricoles sont apparues pour les premières dans les années 50/60, à la suite des grands incendies d’après-guerre mais aussi à la suite de défrichages de la forêt qui étaient alors encouragés (ce qui n’est plus le cas).

A l’arrière-plan des grues, ces clôtures sont apparues depuis peu.

La Fédération Départementale des Chasseurs des Landes ayant de plus en plus de mal à indemniser les dégâts occasionnés aux cultures par les sangliers dont le nombre a considérablement augmenté, les propriétaires clôturent maintenant leurs champs. Les grues y bénéficient d’une tranquillité supplémentaire.

Son bec, long et puissant, lui permet de retourner la terre et de secouer les végétaux.

Elle consomme bien sûr du maïs, mais aussi des racines et des végétaux. Aujourd’hui, cette monoculture du maïs a diminué dans certains secteurs au profit de légumes cultivés industriellement comme les asperges, les carottes, la pomme de terre, les haricots verts, etc. Je n’ai pas vu de grues dans les parcelles de ces cultures.

Leur régime alimentaire pendant la période de reproduction sera complétement différent, bien plus varié.

02 février – Du maïs, il en reste encore. Ici, le détail de ses pattes est ici bien visible.

Le glanage en famille, grain par grain.

Je n’ai pas trouvé d’information fiable sur la quantité journalière de maïs nécessaire à la grue pour s’alimenter. Dans la littérature, on parle parfois de 100 grammes. J’ai entendu dire oralement qu’elle en consommerait 350 grammes. Cette quantité de nourriture nécessaire varie cependant au cours de l’hivernage.

En l’observant, j’estime qu’elle doit glaner en moyenne trois grains par minute, ce qui fait 180 grains/heure ou 1 000 grains pour une journée de glanage de six heures. Le poids équivalent dépend largement de la grosseur du grain (la variété) et du taux d’humidité. La moyenne pour le poids de 1 000 grains varie entre 200 et 350 grammes (source Wikipedia). Ces 350 grammes consommés dans une journée me semblent donc cohérents.

Cela n’a en fait un certain intérêt de le savoir que pour appréhender si les besoins de 20 000 grues en hivernage pendant environ deux mois pleins est en adéquation avec la quantité de maïs laissé dans les chaumes :

_ une grue pendant deux mois va consommer entre 12 kg et 21 kg de maïs. 20 000 grues vont devoir trouver entre 240 et 420 tonnes de maïs sur 7 500 hectares environ de chaumes (estimation personnelle). Ces chaumes disposent-ils au minimum de 32 à 56 kg de maïs perdus à l’hectare pendant la récolte?

_ si on considère un rendement moyen de maïs dans les Landes de 120 quintaux/hectare irrigué avec un taux de perte de maïs de 2% à la récolte (qui semble être un taux acceptable), la moissonneuse laisserait environ 240 kg de maïs / hectare et sous forme diverse, épis, grains entiers ou cassés. C’est 4 à 8 fois la quantité nécessaire ; si besoin, elles peuvent aller glaner encore plus loin. Ces chiffres ne sont que des estimations personnelles, à prendre avec une certaine prudence.

Je n’ai pas remarqué de comportement plus vorace peu avant le départ. Elle ne semble pas chercher à accumuler des réserves sous forme de graisse pour affronter le voyage, comme le font certains migrateurs. Elle a eu tout l’hiver pour reprendre des forces.

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VI- Son mode de vie sur les sites d’hivernage

La Grue cendrée utilise des sites d’hivernage qui sont aussi des haltes migratoires. Le couloir de migration le plus fréquenté survole les Pyrénées-Atlantiques avec ses 110 km de largeur, dans l’axe des lacs à Arjuzanx et autres sites moins importants des Landes.

L’autre couloir, bien moins fréquenté, survole les Hautes-Pyrénées avec une halte au lac de Puydarrieux où 3 000 à 4 000 grues restent pour hiverner.

12 décembre, à Puydarrieux – Les grues ont besoin de boire. Elles le font au moment du retour au dortoir.

12 décembre, à Puydarrieux – L’arrivée d’une retardataire, à la nuit tombée (cliché pris à iso très élevé).

10 janvier, 17h35 – L’arrivée au dortoir de Puydarrieux, enneigé.

Le site d’hivernage au lac de Puydarrieux (65) a comme avantage de voir les grues sur le dortoir, depuis des observatoires en libre accès. Pour Arjuzanx, il faut rentrer dans la Réserve, possible exclusivement au travers d’une visite guidée avec réservation préalable.

Les sites d’hivernage sont des zones humides avec un dortoir et des zones de gagnage.  La plupart de ces zones dortoir sont aujourd’hui protégées, à l’accès interdit. La grue y trouve la quiétude nécessaire pour s’y abreuver et y passer la nuit. Les effectifs hivernaux n’y sont pas constants ; elle peut y passer une partie ou bien tout l’hiver.

A proximité du dortoir, la présence de zones de gagnage est indispensable pour lui permettre de reprendre parfois de l’énergie avant de repartir, ou bien de se nourrir pendant toute la saison hivernale.

En période de fortes précipitations entraînant des inondations, certaines grues, au lieu de revenir au dortoir, restent dans les zones inondées où elles se sentent en sécurité. Ce fut particulièrement le cas à Arjuzanx pendant l’hiver 2020 (mi-décembre 2020/début janvier 2021).

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Dès l’aube, les grues commencent à s’activer. Je n’ai pas de photo à vous montrer sur les dortoirs d’Arjuzanx car je ne suis jamais rentré dans la Réserve. Vous en trouverez sur mon blog pour les dortoirs de Gallocanta, la Sotorena et Puydarrieux.

Les clameurs des unes envahit le dortoir tandis que d’autres s’abreuvent et lissent leurs plumes. Au lever du soleil, le signal est donné pour l’envol. Celui-ci va se vider en peu de temps, par petits groupes bruyants.

L’arrivée dans les champs, région de Solférino.

Les premières grues posées attirent les autres.

Les grues se dirigent vers les zones de gagnage pour glaner dans les chaumes de maïs. Les zones de Sabres et de Commensacq sont situées à une trentaine de kilomètres. Les grues fréquentent aussi quelques prairies.

03 décembre, région de Sabres – Une famille vient de se poser, seule,  dans une jachère. 

Les oiseaux se mettent de suite à la recherche de nourriture.

03 décembre, région de Sabres. Un petit groupe dans une autre jachère, de petite superficie et entourée par la forêt.

16 décembre, région de Sabres – Dans les champs, elles retrouvent d’autres migrateurs à qui la présence de maïs à glaner profite, les palombes.

16 décembre – Une vue rapprochée sur les palombes et les grues.

19 décembre – Les grues et les chevreuils s’entendent très bien.

09 février, région de Sabres – Quelques courbettes dans un chaume de …

09 février, région de Sabres – On ne s’ennuie jamais à observer les grues.

Oiseaux grégaires, elles vont y passer la journée par groupes plus ou moins importants, de l’individu isolé à plusieurs centaines d’individus en passant par la cellule familiale. Les grands regroupements fréquentent plutôt les grands espaces dégagés où elles peuvent voir le danger arriver de loin.

04 décembre – Une grue adulte seule, en bordure d’un petit semis de pins.

La présence d’une grue seule interpelle toujours ; est-elle blessée, malade? Je l’ai remarqué à plusieurs reprises, sans qu’il ait lieu de s’inquiéter (tant qu’elle peut voler). Elle rejoindra la « cohue » pour le retour au bercail.

Une zone de peau nue inhabituelle, qui m’a permis de repérer cette grue.

J’ai remarqué que certains individus bien identifiables revenaient d’un jour sur l’autre sur les mêmes lieux, pour peu qu’ils y soient tranquilles et que la nourriture soit suffisante.

Des grues inquiètes (un 4 x 4 approche sur une piste).

Le signal est donné, …

…, les autres suivent.

C’est un oiseau très farouche. L’arrivée d’un véhicule par une piste à 400-500 mètres va déclencher l’envol du groupe, les unes après les autres. L’approche d’un tracteur agricole ou le passage continu de véhicules sur une route à grand passage à quelques mètres d’elles, cela les laissent indifférentes. Un avion ou un hélicoptère qui passe, elles le suivent du regard. Tout changement inhabituel dans leur environnement est immédiatement ressenti et les perturbe : il faut éviter de les approcher.

La grue passe du temps au toilettage.

Certains espèces d’oiseaux se toilettent mutuellement ; ce n’est pas le cas chez la grue.

09 février, 16h40 – Les jours ont rallongé et il fait très beau. Les grues sont pour la plupart encore dans les champs. Certaines se reposent sur un pied, face au soleil. D’autres recommencent à glaner. Une grue s’étire.

Les étirements donnent lieu parfois à des points de vue … originaux.

Un hélicoptère survole les champs.

Un moment de quiétude, sous les rayons bienfaisants du soleil.

La journée va se passer essentiellement à glaner, en alternant des séances de toilettage, d’étirements et de repos.

09 février – Un jeune chassant un adulte, … 

…, et un adulte chassant un jeune.

Bien que l’oiseau soit très sociale hors période de nidification, des disputes apparaissent parfois au sein du groupe quand la promiscuité devient gênante lors de la recherche de nourriture.

09 février, 17h20. La fin de la journée approche. Alors que les premiers vols commencent à rentrer, « mes » grues se sont remises à glaner activement. Le petit jeune regarde en l’air passer ses congénères.

09 février, 17h20 – Quelques grues passent en trompetant.

Les volées s’éloignent vers le dortoir.

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Quand le soleil décline, le signal est donné pour retourner au dortoir ; cela dépend aussi de la météo. Les grues n’aiment pas le brouillard. Les jours de mauvais temps, elles rentrent plus tôt en grandes volées qui se suivent de très près.

09 février, 17h38 – Une première grue s’envole, seule.

09 février, 18h32 – Le soleil est passé derrière les pins. Les dernières grues s’envolent de la parcelle en trompetant, un couple et un jeune. 

Quand il fait beau, elles ont tendance à traîner dans les champs et le plus gros des effectifs arrive groupé au dortoir peu avant la tombée de la nuit. Le retour comme le départ se passe en fanfare bruyante, très prenante.

Les vols de grues se succèdent, en direction du dortoir d’Arjuzanx. 

La lumière décline, après une belle journée. 

Les premiers vols reviennent vers 16h00 – 16h30. Les grues se posent d’abord sur un pré-dortoir, une zone dégagée à proximité de l’eau. Elles y lissent leurs plumes et parfois se querellent quand la densité devient élevée. Au fur et à mesure que la nuit arrive, elles se rapprochent de l’eau peu profonde, où elles seront protégées de l’attaque des prédateurs comme le Renard roux (Vulpes vulpes).

Le moindre bruit et ce sont des milliers de grues qui s’envolent dans un énorme vacarme ; sur certains lieux (comme le lac de Puydarrieux dans les Hautes-Pyrénées), un simple claquement de portière suffit.

04 décembre, 17h55 – Certaines grues ne s’arrêtent pas au dortoir!

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L’arrivée au dortoir de la Réserve d’Arjuzanx est une fête sonore et visuelle. Des observatoires ouverts au public ont été aménagés à Arjuzanx pour y assister.

L’observatoire de Bedade est bien situé et aménagé pour les personnes à mobilité réduite. Il est situé devant le lac des Agréous (superficie 47 ha), non fréquenté par les grues. L’observatoire de Villenave, situé à l’écart de son parking de stationnement, permet d’avoir un point de vue différent ; moins fréquenté, il est aussi … moins bruyant (utile pour filmer).

Les grues se posent sur la zone humide du Plateau des Grues (zone de stockage des morts-terrains de l’ancien gisement de Beylongue-Sud) et autour des berges du lac des Armayans (le plus fréquenté, d’une superficie de 20 ha et peu profond).

Depuis l’observatoire de Villenave, l’arrivée des grues. Devant, le lac des Agréous situé sur l’ancien gisement de Beylongue-Sud, avec les lacs d’Armayans et des Quatre Cantons.

Depuis l’observatoire de Bedade – Au soleil couchant du mois de décembre, l’arrivée des grues.

Devant, le lac des Agréous.

Le soleil s’est couché.

La pose au pré-dortoir.

La petite cabane à droite est, je crois, un observatoire uniquement réservé au personnel de la Réserve.

L’arrivée en masse des dernières volées.

Certains couchers nuageux sont fastueux!

 

Le fond sonore des grues au dortoir (enregistrement personnel).

La plupart des observateurs quittent les lieux dès que les retours ralentissent alors que la lumière décline. Les jours de beau temps, c’est trop tôt! Le gros des troupes arrive peu avant la tombée de la nuit. Personnellement, j’adore observer l’arrivée des derniers vols à la nuit tombée les jours de beau temps et écouter les dernières manifestations sonores au dortoir.

 Sur la droite de cette piste longeant le lac des Agréous par le nord, était situé le gisement de Beylongue-Nord.

Des visites guidées ont lieu dans la Réserve Nationale dès novembre, avec la possibilité d’observer l’envol des grues au petit matin depuis une tour d’observation (inscriptions à l’avance par téléphone) ou de prendre des photos depuis un affût au sol proche du lac d’Armayans et dédié à cet effet.

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VII- La reproduction de la Grue cendrée

Je n’ai jamais observé la reproduction elle-même. La parade nuptiale préalable peut commencer dès fin janvier/début février sur les sites d’hivernage, peu avant le départ. J’en ai même observé à Puydarrieux au dortoir début janvier, sous la neige : simulacre ou réelle parade? Je ne saurais le dire. Dans tous les cas, c’est un magnifique spectacle! Ces oiseaux généralement plutôt calmes ont alors leur petit moment de folie, une véritable chorégraphie bien rodée. Certains jeunes ont parfois le même comportement.

09 février – « J’ai quelque chose à te dire ».

Et c’est parti pour parader …

« La belle est restée quasiment indifférente, sans entrer dans le jeu. Il faudra répéter bien d’autres fois pour être en phase. Ce n’est pas encore le moment ».

Quand ce moment est venu, elles se mettent brusquement à gambader en rond tout en agitant leurs ailes ; c’est le coup d’envoi du spectacle. Elles se positionnent face à face et alternent de rapides courbettes en repliant leur pattes, bondissent en les redressant ; tout cela les ailes entrouvertes ou en battant des ailes. Elles attrapent un objet, une brindille, un bout de pied de maïs et paradent avec, le jetant en l’air pour en attraper un autre. Une fois calmées, elles relèvent fièrement la tête en arrière, le cou tendu vers le ciel et se mettent alors à trompeter, le corps bien dressé sur les pattes raidies tout en marchant lentement.

On dit que le couple est uni pour la vie mais les deux partenaires ne migrent pas toujours ensemble ; ils vont alors se retrouver sur leur site de reproduction pour reprendre leur parade et s’accoupler. Contrairement au comportement grégaire de l’hivernage et de la migration, le couple devient territorial et niche seul sur le lieu de nidification. Les premiers arrivés sont en principe les mâles. Les derniers seront les jeunes qui, n’ayant pas de responsabilité de reproduction à assurer, prennent leur temps pour repartir et formeront des groupes à part.

Le nid, de grande taille, est en principe celui de l’année précédente qui sera renforcé si nécessaire. Il est construit à même le sol à partir de branches et d’herbes sèches, dans une zone entourée d’eau qui lui assure la tranquillité et la protection contre certains prédateurs.

La femelle pond généralement deux œufs couvés pendant quatre semaines à tour de rôle par les deux parents. Les jeunes sortent rapidement du nid et suivent leurs parents pour la recherche de la nourriture plus variée et constituée d’invertébrés, rongeurs, batraciens et autres. Ils sont capables de voler au bout de deux mois. Pendant cette période, les parents muent.

Les jeunes font leur premier voyage avec les parents pour mémoriser la route de la migration, ses difficultés et ses pièges. Ils apprennent aussi où sont, entre autres, les bons « B & B ». Ils prennent leur indépendance à la fin du premier hivernage. Ils sont aptes à s’accoupler à leur tour vers l’âge de 4-5 ans.

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VIII- Les effectifs de Grue cendrée

Il ne m’est pas évident d’avancer des chiffres. L’espèce est en expansion depuis qu’elle est protégée un peu partout en Europe et que des zones de quiétude lui sont dédiées. J’ai repris quelques données de la LPO du bilan 2020-2021 très bien fait et dont le lien est dans la bibliographie. Je vous conseille de le consulter pour en savoir davantage et surtout, pour avoir accès ultérieurement à des bilans plus récents par rapport à ma publication.

Pendant la migration postnuptiale 2020, 355 000 grues ont été observées de jour en migration active. L’hivernage français est de 118 830 grues, en repli par rapport au record de 2015 avec 159 000 grues. Le site principal d’hivernage national est Arjuzanx avec 13 888 grues, talonné de près par Captieux avec 12 390. Le site de Saint-Martin-de-Seignanx en accueille 3 900 et le marais d’Orx 1 024.

Le bilan de la migration prénuptiale 2021 n’a pas été effectué par manque de données.

Le Bilan 2020 – 2021 a permis à la LPO d’estimer une population globale européenne de 408 800 grues au minimum.

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IX- Quelques battements d’ailes de l’hivernage 2021/2022

Les oiseaux n’ont pas été effarouchés (du moins, pas par ma présence). La proximité suggérée n’est que relative et il n’y a pas de recadrage (utilisation d’une longue focale).

09 février, 18h21 – le soleil s’est couché et la lumière décline, insuffisante pour le téléobjectif. Les dernières retardataires s’étirent avant de rentrer au dortoir ; elles étaient 21 815 ce jour-là. Depuis, elles ont quitté la Réserve.

A bientôt.

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X- Bibliographie

Cette publication est faites à partir de mes observations sur le terrains, mes photos prises avec un téléobjectif, deux photos de cartes postales personnelles éditées par Ferdinand Bernède et de la bibliographie qui suit :

Un ouvrage très bien documenté sur l’exploitation de la lignite dans les Landes.

_ SOUSSIEUX Philippe – Arjuzanx l’empreinte d’une centrale – L’exploitation du lignite dans les Landes. Editeur : EDF – Energie Aquitaine (publié en 1994 et non-réédité).

_ Dépliant Réserve d’Arjuzanx – Rencontre avec les grues : www.reserve-arjuzanx.fr/fileadmin/documents/decouverte_nature/DEPLIANT%20GRUES%202018pdf.pdf

_ Champagne-Ardenne LPO – La Grue cendrée : champagne-ardenne.lpo.fr/grue-cendree

_ Champagne-Ardenne LPO – La Grue cendrée en France – Migration et hivernage saison 2020-2021 : champagne-ardenne.lpo.fr/images/mediatheque/fichiers/Espace_grue/Syntheses_migration/synth%C3%A8se_grues_2021.pdf

_ La grue dans les Landes de Gascogne : www.grueslandesdegascogne.com/

_ Historique des comptages à Arjuzanx : champagne-ardenne.lpo.fr/images/mediatheque/fichiers/Espace_grue/grus_grus/historique/Historique-Arjuzanx.htm

_ Migraction.net – Les stratégies des migrateurs : www.migraction.net/index.php?m_id=22006&item=6

_ ww.larousse.fr/encyclopedie/vie-sauvage/grue_cendr%C3%A9e/184024

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