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Observation de l’isard des Pyrénées, à la période du rut

Observation de l’isard des Pyrénées, à la période du rut

Isard mâle (bouc) dans la poudreuse toute fraîche et le brouillard. 

L’observation de l’Isard des Pyrénées

à la période du rut (24 novembre 2019)

Isard femelle (chèvre) et son chevreau (petit de l’année).

L’Isard (Rupicapra pyrenaica pyrenaica) est un des symboles de nos Pyrénées. Ses cornes sont l’emblème du Parc National. Le meilleur moment pour l’observer à une distance raisonnable est à la période du rut. Celui-ci dure en moyenne de 4 à 6 semaines, de novembre à décembre.

Cette année, il a beaucoup neigé à ce moment crucial pour la pérennité de l’espèce. Il n’y avait pas eu autant de neige pour un mois de novembre depuis la saison 2007-2008. Les isards ont changé de place plus tôt qu’à l’habitude et sont déjà redescendus vers leurs quartiers d’hiver.

L’ambiance « brumeuse » de la sortie.

Il a encore neigé la nuit précédente et la météo d’aujourd’hui est bien maussade. La journée sera cependant intéressante avec l’observation d’une harde d’une quinzaine d’individus. Il n’y a pratiquement personne en montagne et ils peuvent vaquer tranquillement à leurs occupations du moment. Le ciel se dégagera en fin de journée avec l’apparition d’une belle lumière sur les sommets environnants.

Le rut

Un bouc qui semble s’intéresser à une chèvre. En contrebas, un chevreau.

Un zoom sur le chevreau.

Monsieur fait le beau.

Les mâles, habituellement solitaires, ont rejoint les femelles. L’isard est polygame et seul le plus fort aura les faveurs du sexe opposé. Le rut commence par la mise en place d’une hiérarchie sociale. Chaque groupe de femelles va être placé sous l’autorité d’un mâle dominant sur un territoire qu’il défend contre les intrus. Il affirme sa territorialité en frottant ses cornes, dont la base arrière est pourvu de glandes sécrétant une substance à l’odeur tenace, contre les arbustes et autre végétaux.

Ce comportement de domination à la période du rut est intéressant à observer ; la présence de la neige cette année l’a quelque peu modifié. Il n’y a pas eu vraiment de compétition entre les mâles pour s’imposer avec les manœuvres d’intimidation et les poursuites habituelles. Je me permets de publier plus loin des clichés plus anciens pour illustrer cet épisode très intéressant.

Le contrôle olfactif de l’urine des femelles permet aux mâles de déterminer l’état des chaleurs de celles-ci et leur désir d’être fécondées. Pour cela, ils possèdent un organe (organe vomérien) qu’ils utilisent à cette fin en retroussant leur lèvre supérieure. Le rut finira quand toutes les femelles en chaleurs auront été fécondées. Les chaleurs durent 1 à 2 jours et se renouvellent toutes les 3 semaines tant qu’il n’y a pas eu fécondation. L’accouplement des isards est bref, quelques secondes.

Cà et là sur des points dominants à divers endroits, des mâles en train d’observer.

Pendant toute la période de rut, les mâles se nourrissent peu. Ils passent la majorité de leur temps dans les interactions sociales et à observer. Au début du rut, ce sont les mâles les plus âgés qui empêchent les plus jeunes de courtiser les femelles et qui assurent les saillies. Fatigués et amaigris, ils peuvent plus tard baisser la garde au profit de plus jeunes.

Tout en haut, un mâle dominant en train de surveiller son « harem » qui cherche de quoi se nourrir sur cette crête enneigée, partiellement dégagée par le vent.

Lorsque le manteau neigeux est très important, l’isard peut préférer les versants abrupts et ventés sur lesquels la neige tient moins facilement, permettant l’accès à la nourriture.

Un peu de végétation dégagée et broutée par l’isard.

Les mâles, exténués par le rut, vont ensuite reconstituer leurs réserves pour faire face aux rigueurs de l’hiver (où les individus les plus faibles succomberont). Les hardes gagneront les zones les moins enneigées : secteurs boisés ou zones exposées au sud. Leur nourriture favorite étant enfouie sous une épaisse couche de neige, ils doivent alors se contenter de pousses d’arbustes, d’aiguilles de résineux, de lichens, ou de bourgeons. 

Les postures

Contrairement au chevreuil, au cerf élaphe ou au bouquetin, l’isard mâle peut affirmer sa domination auprès des prétendants sans avoir à combattre. Son agressivité s’exprime surtout par l’intimidation et la charge, mais rarement par le combat. La posture joue un rôle important ainsi que le volume corporel. La manière de présenter ses cornes revêt aussi une signification.

En bas à gauche: mâle dominant s’approchant d’un intrus (10 décembre 2015).

Tête baissée, crinière hérissée (10 décembre 2015).

Début de la poursuite (10 décembre 2015).

Le mâle dominant se manifeste à l’encontre d’un intrus en l’approchant tête basse, crinière hérissée. Si cela ne suffit pas, il adopte une position d’intimidation latérale, tête haute, dos voûté, poils hérissés, présentant son plus fort volume corporel pour l’impressionner. Cette posture peut durer plusieurs minutes et celui qui n’arrive pas à suivre finit par abandonner et prend la fuite. Le vainqueur poursuit alors l’intrus et s’arrête quand il est sorti de son territoire. Il arrive que le mâle fuyard, sur le point d’être rejoint par le rival menaçant au bout de cette folle poursuite, émet un bêlement de peur.

Position d’intimidation latérale d’un mâle à gauche, tous les poils hérissés (10 décembre 2015). 

L’ébrouement du rut est aussi une posture courante. Le mâle bien campé sur ses pattes ployées, tête en avant, poil hérissé, fait osciller son dos latéralement en s’aspergeant les flancs d’urine qui imprègne son épaisse fourrure. Il renseigne ainsi les autres membres de la harde sur son état d’excitation et de maturation sexuelle.

Les signes sonores

Ils n’ont pas de lien direct avec le rut mais je pense qu’il est intéressant de les signaler.

Une partie de la harde dans le brouillard – De haut en bas : une femelle à la corne gauche cassée, un chevreau, une éterle (femelle de l’an passé), le mâle dominant, un autre chevreau puis sa mère avec la corne droite partiellement cassée.

La femelle avec sa corne droite entièrement cassée et son chevreau, en train de remonter la pente abrupte dans la neige et le brouillard.

Le mâle dominant, à droite.

Le chuintement des isards, une sorte de sifflement soutenu, est souvent utilisé comme signal d’alarme au sein d’une harde ou par des individus solitaires surpris par la présence d’ « intrus ». Émis à l’arrêt, il précède immédiatement la fuite des animaux et peut être répété au cours de celle-ci. J’ai eu l’occasion de l’entendre à plusieurs reprises dans d’autres circonstances.

Le bêlement des isards. Il est surtout émis par les chevreaux qui s’étant momentanément égarés, tentent par ce moyen de retrouver leur mère. De même, les femelles qui recherchent leurs petits peuvent bêler.

Je l’ai entendu cette année à deux reprises. La première fois était au mois d’août lors de l’observation d’une harde de femelles, d’éterles (femelles de l’année précédente) et de chevreaux (appelés aussi affectueusement « pitous ») dans un coin isolé des Pyrénées.

La seconde fois, c’était aujourd’hui : la harde était toute proche mais il était impossible de se voir dans cette brume épaisse. Un seul bêlement rauque et bref! Assez rare, il est destiné probablement à éviter la dispersion des individus dans certaines circonstances.

Les odeurs

Elles ont une importance primordiale particulièrement à la période du rut. L’univers odorant où évolue l’isard est un monde d’une grande sensibilité. L’odeur possède l’énorme avantage sur le son, qui s’évanouit sitôt qu’il est produit, de pouvoir être déposée et de remplir ainsi durablement sa fonction de communication. Le mâle développe des glandes dites « de rut » qui apparaissent vers l’âge de 16 mois et dont l’importance augmente tous les ans à partir de juillet. Ces glandes sont situées derrière les cornes du mâle et elles émettent une sécrétion grasse, brun verdâtre, dont l’odeur nauséabonde et tenace semble plaire aux femelles. Il définit les limites de son territoire en frottant ses cornes contres les arbustes et autres végétaux pour y déposer cette empreinte olfactive. Elles s’atrophient après le rut. Leur fonction semble être un signe de localisation entre individus et aussi de phéromones, favorisant l’acceptation du coït.

La lumière surgit en fin d’après-midi!

Derniers rayons sur quelques sommets.

Ma dernière vision d’une partie de la harde en train de s’alimenter, alors que le soleil a disparu – De haut en bas : les deux femelles avec une corne cassée et un chevreau, puis le mâle dominant (en train lui aussi de s’alimenter), un chevreau, une femelle et enfin, une éterle (femelle de l’an passée, restée avec sa mère) couchée dans la neige. 

Source bibliographique utilisée pour cet article : https://oatao.univ-toulouse.fr/869/1/picco_869.pdf

« A l’année prochaine ». Sortie faite avec un accompagnateur Montagne, dans le cadre du CPIE Béarn.