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Les derniers jours d’une chevrette avec la patte avant coupée

10 août 2021 – La chevrette de cette histoire.

Dans la Nature, des animaux sauvages se retrouvent parfois handicapés à la suite d’une chute dans un relief accidenté, une collision avec un véhicule, une blessure occasionnée par une machine agricole, par un coup de feu, un piège, etc. Les cas sont divers et nombreux. Leurs chances de survie dépendent de la position et de la gravité de la blessure. Certaines blessures après guérison n’affectent pas leur motricité. D’autres au contraire amenuisent leurs chances d’échapper à un prédateur. 

On entend parfois le témoignage de patte amputée chez un chevreuil, avec guérison totale. Chez ces animaux, la tendance à la cicatrisation des membres est relativement grande, même dans des cas compliqués. La cicatrisation des os dans le milieu naturel est très courte ; c’est une question de survie, les animaux doivent impérativement se déplacer pour se nourrir. Leurs chances de s’en sortir sont bien plus élevées avec une patte avant manquante, plutôt qu’une patte arrière. Ces animaux sont étonnamment résistants à ce type de blessure.

Je consacre cet article sur un cas que j’ai récemment observé et qui m’a touché car cette histoire s’est mal terminée.

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03 août 2021 – Ma première photo de la chevrette handicapée.

Alors que je me promenais sur un chemin charretier dans la campagne du Vic-Bilh, je suis tombé nez à nez à la sortie d’un virage avec une chevrette qui se reposait dans l’herbe, en bordure de celui-ci. Elle m’a vu elle aussi et s’est lentement relevée, en me regardant. Puis elle a commencé à s’éloigner dans la prairie, en broutant tranquillement. C’était une femelle adulte, seule ; elle n’avait pas de faon à ses côtés.

Elle ne semble pas gênée par ma présence mais ne me quitte pas des yeux.

J’avais maintes fois connu cette proximité avec des chevreuils mais généralement, elle durait peu. Là, elle me laissait la photographier, sans réagir au bruit du déclencheur. C’était une soirée de début août vers 18h30, en pleine période du rut.

Je me suis vite rendu compte d’une anomalie dans sa posture. Elle boîtait aussi en se déplaçant mais dans les hautes herbes, je ne voyais pas pourquoi. Sur l’instant, j’ai mis çà sur le compte d’un rut un peu rude! En effet, quelques jours auparavant, j’avais effectivement aperçu de loin dans une prairie attenante une chevrette coursée par un brocard entreprenant. Autant le dire de suite, ce n’était pas le cas et je verrai bientôt qu’elle avait un lourd handicap.

Les deux pattes avant posées à terre, elle est déhanchée ; sa patte droite est plus courte que la gauche. 

Elle peut quand même s’appuyer sur cette patte droite.

Parfois, elle prenait le temps de me regarder longuement et ce regard déclenchait en moi de l’empathie. Bien qu’elle ait un bon appétit, elle était quand même amaigrie et on devinait les côtes. Manifestement, elle dépérissait! Toi, tu as un problème!

On était loin des chevrettes dynamiques que je connais habituellement, prêtes à bondir à la moindre alerte. 

03 août – Une autre chevrette dans une posture équivalente, photographiée un peu plus tard dans la soirée. La comparaison avec la photo précédente est explicite.

Ce soir-là, la chevrette se déplacera peu et elle ne me montrera que son profil gauche (et un peu celui de face). Je n’insisterai pas pour comprendre ce qui se passait. Je suis resté une dizaine de minutes avec elle, puis j’ai rebroussé chemin pour la laisser tranquille. Je pensais déjà à revenir la voir un autre jour. Je m’inquiétais pour elle ; elle n’était pas en bonne santé.

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Je suis revenu sept jours plus tard à la même heure et je l’ai retrouvée dans la même petite prairie ; manifestement, elle y était bien et de toute façon, ses déplacements devaient être bien limités. J’avais l’impression que je venais de la quitter. Je ne me cachais pas et elle est restée calme, pendant que je faisais des gros plans au téléobjectif. Elle a continué à brouter en m’observant du coin de l’œil ; l’herbe, une repousse après la fenaison, était bien verte.

10 août 2021 – Sur cette photo de son profil droit, son omoplate semble décalée vers la gauche par rapport à l’humérus et elle a une forme amincie, comme si elle avait pivoté sur elle-même.

Un chevreuil intrigué se met à l’arrêt avec une patte avant relevée, prêt à prendre prestement la fuite. Ma chevrette était incapable de prendre cette position. Elle faisait suivre sa patte handicapée en la traînant la plupart du temps dans l’herbe. A un certain moment, elle s’est mise à courir sur plusieurs mètres et je me suis alors aperçu que cette patte pendait dans le vide, comme désarticulée au niveau de l’omoplate. Elle avait du mal à la maîtriser. Les autres articulations de la patte réagissaient normalement.

Au bout de sa patte relevée, l’explication de sa démarche déséquilibrée!

Enfin, elle relève furtivement sa patte au-dessus de l’herbe et voilà la raison de son handicap : l’os canon a été sectionné un peu en-dessous de son articulation avec le radius et l’ulna (l’équivalent de notre cubitus)!

Cet handicap est ancien. La blessure est bien guérie sous forme d’un moignon d’une dizaine de centimètres ; il reste dans son prolongement un petit bout d’os canon à nu et usé. La chevrette a pratiquement une vingtaine de centimètres en moins sur sa patte, avec le sabot compris. Elle vit ainsi depuis de longs mois!

Un « Sourire » en montrant les dents.

En sept jours, la chevrette a perdu des poils et on aperçoit maintenant très nettement le passage d’un gros plomb au travers de son oreille droite ; elle a été tirée avant la mue de printemps.

Un chevreuil adulte a 8 incisives, réparties sur l’avant de la mâchoire inférieure. La mâchoire supérieure en est dépourvue : elle a seulement un bourrelet dur mi- cartilagineux mi- osseux qui s’appuie sur les incisives inférieures. Cette chevrette n’a plus que 4 incisives dont 2 sont en mauvais état. Cela donne une idée approximative de son âge. En effet, l’influence de la nourriture est marquée sur leur état : les chevreuils des champs utilisent beaucoup leurs incisives pour brouter et celles-ci peuvent être réduites en chicots en 5 – 6 ans. Les chevreuils des bois habitués à une nourriture différente les utilisent très peu et les gardent longtemps en bon état.

A plusieurs reprises, elle m’observe ainsi longuement, par-dessus son épaule. Je vais finalement m’éloigner.

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Je l’ai à nouveau revue 4 jours plus tard vers 20h45, 11 jours après notre première rencontre. Elle était toujours là à brouter dans la petite prairie!

14 août 2021 – Sur cette première photo, on pourrait penser que tout est normal. 

La personne qui m’accompagnait ce soir-là me dit : « c’est bizarre, on dirait qu’on lui a fauché les pattes avant ; tu penses qu’elle a pu se faire attraper par une machine? ». Je ne pensais pas. Cette remarque m’a cependant interpelé : en effet, la chevrette se comportait comme si ses deux pattes avaient été raccourcies, mais a des hauteurs différentes. En fait, au lieu de se tenir droite sur ses trois pattes comme le font la plupart des quadrupèdes dans cette situation, elle s’affaissait pour continuer à utiliser la patte amputée, probablement par manque de résistance sur l’autre patte avant pour supporter son poids. Cela ne pouvait qu’entraver ses possibilités de fuite.

Ce mouvement de patte m’est bien utile!

Pratiquement de suite, je vais pouvoir enfin photographier en totalité son handicap. La photo parle d’elle-même : la patte est effectivement amputée et la chevrette a un problème de motricité au niveau de l’omoplate.

Une grosseur à la base du cou est plus visible que sur les photos des jours précédents.

Elle avait aussi une grosseur au niveau du poitrail que j’avais déjà remarquée, mais qui devenait plus évidente. Mais rien dans son attitude n’indiquait qu’elle pouvait souffrir ; elle s’alimentait normalement et elle s’appuyait sur cette patte amputée qui ne l’aidait guère. Son transit était lui aussi normal. J’ai pensé (ou plutôt, je voulais penser) qu’elle pourrait s’en sortir pendant quelque temps, tant qu’elle ne serait pas repérée par un prédateur. Je l’avais déjà vu courir, pour en déduire qu’elle avait encore toutes ses chances avec moi mais pas avec un chien errant.

Il va bientôt faire nuit et je la quitterai dans cette attitude : quelque chose que je n’ai pas repéré a attiré son attention et elle s’est mise sur ses gardes. Ses réflexes sont intacts.

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18 août 2021 à 18h45 – Sous une belle lumière du mois d’août, une chevrette qui semble sereine ; elle se repose.

Pour ma quatrième visite en 15 jours, je suis passé un peu plus tôt, à 18h45. La chevrette était toujours là ; elle se repose à la lisière du petit bois dans les herbes hautes. Je suis repassé à 20h30 après le coucher du soleil et elle avait un peu bougé de place mais toujours au repos en bordure du couvert. Tout me semblait normal, paisible. De temps en temps, elle secouait la tête ou les oreilles pour chasser les mouches, comme font tous les chevreuils. Je ne savais pas alors que c’était la dernière fois qu’elle me regardait.

18 août à 20h30 – Le dernier regard.

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Je suis repassé d’autres fois devant la petite prairie mais sans la voir et cela ne m’a pas inquiété ; on ne prenait pas rendez-vous.

Le 24 août, alors que je rentrais à l’approche de la nuit, une forme immobile en lisière d’un bois sur la terre récemment labourée d’un chaume de blé a attiré mon attention.

24 août 2021 – …

Quelques jours auparavant à la même heure, j’y avais observé un gros sanglier sortant d’une souille et j’y prêtais depuis particulièrement attention. Là, je ne voyais pas ce que c’était. J’ai zoomé avec mon téléobjectif, pour me rendre compte qu’il s’agissait de la dépouille d’un chevreuil, probablement percuté par une voiture.

L’idée que cela soit la chevrette ne m’a pas effleuré sur le moment car on était assez loin de la prairie qu’elle avait adoptée. J’ai eu cependant un doute. Je suis revenu le lendemain voir la dépouille de plus prés et il s’agissait bien d’elle. Quelle chose l’avait poussée à quitter sa prairie tranquille. C’est une triste fin!

25 août 2021 – …

Je me suis alors approché d’elle pour connaître les causes de sa présence en cet endroit mais je n’apprendrai rien de plus ; aucune indice évident de choc accidentel ou de prédation. Quelques marques inhabituelles étaient visibles mais des animaux nocturnes avaient déjà commencé à roder tout autour.

Elle était passée entre des plombs, elle avait guéri d’une amputation sans soins avec des complications sur sa motricité. Mais un autre problème était probablement survenu pour aggraver son handicap et ses jours étaient hélas comptés. Je pense qu’elle était tout simplement malade. Affaiblie, malmenée, elle a fini par lâcher prise.

Dans la littérature consacrée aux maladies du chevreuil, j’ai recherché celle qui pouvait correspondre à un amaigrissement, la chute des poils et l’apparition d’un œdème au niveau de l’encolure. Il y en a une qui s’en approche, la fasciolose, mais d’autres symptômes comme l’apathie et les troubles digestifs étaient absents. Par moi-même, je n’aurai donc pas d’explication.

Dans cet endroit isolé, j’ai laissé faire la Nature et c’est ce qui s’est passé les jours suivants. En moins de 3 semaines, la chevrette avait disparu.

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