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La cueillette des champignons dans le Béarn

Une cueillette raisonnable de cèpes bronzés (Boletus aereus), après nettoyage. 

La cueillette des champignons
dans le Béarn

 Le cèpe bronzé (Boletus aereus) et un cèpe de Bordeaux qui a pris de l’âge (boletus edulis).

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La folie des cèpes

Des palombes ou pigeon ramier (Columba palumbus), dans un champ de maïs récemment ramassé.

Le sujet revient tous les ans dans l’actualité régionale : le retour des cèpes de l’automne. Cette poussée est toujours attendue avec impatience, au moment de la migration des palombes. Seront-ils au rendez-vous? Alors que je n’y pensais plus, ils sont bien arrivés. Cette année, on est monté d’un cran avec « la folie des cèpes ». Cette expression, je l’ai remarquée en titre d’un article sur un site d’information en ligne. Elle m’interpelle : en est-on vraiment arrivé là? 

Elle paraît particulièrement adaptée en cet automne 2020. Les conditions météorologiques ont été propices à une belle poussée ces derniers jours dans le Béarn et le Pays basque. Favorisée par la publicité faite sur les réseaux sociaux mais aussi dans la presse, la température est montée dans certaines chaumières.

Un petit cèpe bronzé (Boletus aereus) au premier-plan, puis deux jolis cèpes de Bordeaux (boletus edulis).

Il existe un vocabulaire dédié pour en parler : « ruée » dans les bois, « frénésie automnale », « fièvre » du cèpe, etc. Personnellement, j’aime bien l’expression « battre les bois ». D’après le Larousse, elle se traduit par « Parcourir en tous sens une étendue de terrain pour l’explorer, pour y retrouver quelque chose, etc. » Effectivement, les bois sont « battus » et même plutôt bien battus. Il suffit de constater l’état de certains d’entre eux après le passage de « hordes de ramasseurs » (autre expression que l’on retrouve régulièrement) qui les ont « envahis ». Je râle régulièrement après les gens qui retournent ou piétinent tout ce qui peut ressembler à un champignon « qui ne serait pas bon ». Combien d’espèces comestibles se retrouvent ainsi écrasées et combien de connaisseurs en sont ainsi privés. 

Pour rédiger cet article, je fais également la différence entre l’activité modérée du « cueilleur » et celle du « ratisseur », ce ramasseur qui ne laisse rien derrière lui, même les petits bouchons à peine sortis.

Boletus aereus, le cèpe bronzé.

Tout cela est peu flatteur. Mais on rencontre aussi et bien heureusement de paisibles amoureux de la Nature ainsi que des mycologues et apprentis-mycologues avec qui on peut échanger. On respire avec eux les odeurs si particulières des sous-bois à cette période de l’année, on vit l’émotion de la découverte de quelques Cèpes bronzés (Boletus aereus) ou de quelques Cèpes de Bordeaux (Boletus edulis). Oui, on a le choix : la retenue ou le « ratissage »!

Il y a ceux qui viennent vers vous pour échanger et ceux qui vous évitent, le regard baissé. Il y a aussi ceux qui vous demandent ce que vous faites là alors qu’ils sont eux-mêmes … chez les autres : je les appelle des « rentre-dedans », ce sont les plus « acharnés ».

Boletus aereus, le cèpe bronzé (mais j’ai une petit doute).

Si on n’aime pas s’instruire, comment savoir qu’il y a une poussée? Au nombre de voitures qui stationnent un peu partout d’une façon inhabituelle à l’entrée des chemins, sur les bas-côtés des routes, etc. Là où il y a une voiture, il doit y avoir des cèpes. Le premier garé est celui ou celle qui « connaît »; ceux et celles qui suivent ne savent pas toujours où chercher et s’accrochent au wagon. Il faut faire vite, passer avant puis devant les autres, en faisant du bruit pour montrer que la place est déjà prise. Tout cela n’est pas nouveau, bien sûr, mais j’ai pris conscience cette année que ce phénomène s’amplifie.

On dit de celui qui revient à la maison avec une grosse cueillette (?) de cèpes : « celui-là, c’est un bon, il les connait, il sait les voir! ». Mouais, j’assimile cela plutôt à une « razzia »,  d’autant plus évidente qu’elle se confirme les jours suivants. On dit aussi parfois : « Celui-là, c’est un fou furieux. Il rentre dans le fourré à quatre pattes. Griffé de partout! Un sanglier! ». Là, çà m’interpelle : il n’y a pas si longtemps que çà encore, il y avait du monde et du bétail pour entretenir les bois. On a peut-être trouvé là une solution de remplacement pour l’entretien. Pourquoi ne pas espérer en même temps un petit geste citoyen pour ramasser par la même occasion tout ce plastique qui devient de plus en plus envahissant ; lui, il ne fait pas baisser grand monde.

Exemples de pillage et de gaspillage de la ressource quand elle est abondante

Dans la moiteur du sous-bois, on travaille.

Mon expérience vécue a commencé avec le Bolet bai (xerocomus badius), appelé aussi le cèpe des châtaigniers. Hélas, je n’en ai pas à vous montrer. Il y a une cinquantaine d’années, j’en voyais par centaines à chaque sortie dans les bois de pins de mes Landes natales. Il était facile à reconnaître : le chapeau, humidifié par la rosée ou la pluie, était visqueux et le dessous bleuissait immédiatement au toucher. Je le ramassais quand il était encore bien ferme et je ne ne mangeais que le chapeau, au préalable pelé. Classé comme un très bon comestible mais mal connu, on l’ignorait ; les cueilleurs lui donnaient même des coups de pied ou l’écrasaient. Un comportement navrant pour moi car c’est, en plus, un beau champignon. Je le consommais alors que mes parents, comme beaucoup de gens de leur génération, se limitaient au cèpe de Bordeaux et à la girolle, très fréquents sur les bords de la Leyre et en bordure des crastes (fossés d’écoulement pour drainer la lande, souvent bordés de petits chênes). Cette génération-là allait aux champignons à vélo pour bon nombre d’entre eux. Leur coffre à eux, c’était le cageot fixé avec un tendeur sur le porte-bagage ; vite plein, il ne nécessitait pas plusieurs allers et retours.

Avec ma génération, le parc automobile a fait un immense bond en avant et les ramasseurs ont commencé à arriver de partout. Il n’y avait plus assez de cèpes de Bordeaux pour tout le monde mais le bolet bai étant presque aussi bon quand il était ferme ; on s’est donc mis à le ramasser, que dis-je, à le piller! De la Gironde, du Gers, etc., on venait pour remplir le coffre de la voiture. Il amortissait l’essence du déplacement, quitte à en jeter par la suite pour ne garder que les plus beaux ou les moins endommagés, tellement on en avait trop cueilli! Et le Bolet bai est devenu plus rare au fil des ans. Ce qui lui a évité de disparaître, c’est qu’il a la faculté d’assimiler et concentrer les métaux lourds et radioactifs de manière plus importante que les autres champignons. On a découvert qu’il était à consommer … avec parcimonie et loin de toute pollution. Je pense en particulier aux retombées de Tchernobyl en 1986, qui ont mis un frein à cette folie (tiens, elle existait donc déjà?).

Le Tricholome équestre ou Bidaou (Tricholoma equestre) a eu lui aussi son heure de « gloire » dans les Landes dans les années 1980 ; on le ramassait à l’automne après les cèpes. Il poussait dans le sable sous la mousse dans les pinèdes, en particulier derrière les dunes littorales mais aussi vers l’intérieur des terres. Il était présent en abondance et les ramasseurs en remplissaient de grands sacs poubelle. Il n’était pas toujours facile à voir et certains endroits étaient carrément saccagés, la mousse arrachée! J’entendais dire que certains ratissaient la mousse pour les découvrir alors que celle-ci était indispensable au biotope : j’avais du mal à le croire, jusqu’à ce que je le constate par moi-même!

Classé comme très bon comestible, on le cuisinait à la maison à la poêle mais surtout en sauces ; le sable crissait parfois sous les dents. Son heure de gloire est aujourd’hui terminée : depuis 2001, il est classé dans la catégorie des champignons toxiques à cause de cas d’empoisonnements parfois mortels, intervenus après une consommation excessive ou répétée. En outre, il a lui aussi une forte capacité de concentration du césium 137.

Les espèces que je connais

Une invitée surprise au moment de cueillir ce cèpe : une grenouille agile (Rana dalmatina), sous son chapeau.

Je me suis intéressé à bien d’autres espèces de champignons comestibles comme le Cèpe des pins (Boletus pinophilus) que je n’ai plus l’occasion de voir, le Lactaire délicieux ou Catalan (Lactarius deliciosus) qui colore les urines, la Coulemelle (Macrolepiota procera) qui ne m’a pas marqué en goût ; il faut savoir la cuisiner. Je boude maintenant après en avoir pourtant consommé le Rosé des prés ou Agaric champêtre (Agaricus campestris), classé excellent comestible et très commun sur les pelouses, cousin du « Champignon de Paris » ; l’agaric est lui aussi un capteur de radioéléments.

Une Girolle ou Girole, Chanterelle commune (Cantharellus cibarius).

Je m’intéresse toujours à la Girolle ou Girole, Chanterelle commune (Cantharellus cibarius), le Bolet orangé (Leccinum aurantiacum), le Pied de mouton (Hydnum repandum). l’Amanite des Césars ou Oronge (Amanita caesarea).

Il est bon de savoir que le Pied de mouton a une forte capacité de concentration du césium 137; cet élément radioactif constitue en fait la principale source de contaminations des sols, après un rejet majeur de radioactivité dans l’environnement. Je continue à en consommer à l’occasion, en très petite quantité à la hauteur de mes découvertes plutôt restreintes.

L’amanite des Césars est le Graal des passionnés de champignons. Rare, je n’en ai cueilli que dans un endroit bien précis du Gers et accompagné; je n’oserais pas la cueillir ailleurs de peur de me tromper avec l’Amanite tue-mouches ou fausse Oronge (Amanita muscaria). Ce champignon aux couleurs chatoyantes est le meilleur champignon que j’ai eu l’occasion de consommer.

Aujourd’hui, je ne trouve plus de Mousseron ou Tricholome de la Saint-Georges (Calocybe gambosa), le premier champignon de la saison.  

Avec la pollution grandissante de l’air et des sols, je me pose personnellement des questions sur ce que peuvent fixer les champignons en général. En consommant un peu de tout et de tout un peu (tout en faisant attention à la détermination de l’espèce et au biotope), on peut limiter les risques, on préserve et on partage les ressources. 

Une publicité à l’encontre de la préservation de la ressource

 

Boletus aereus, le cèpe bronzé.

On a pu voir cette année sur les sites d’information en ligne des photos de récoltes extraordinaires de cèpes avec quelques indications approximatives de lieux. Est-ce une bonne publicité pour la pérennité du cèpe dans notre belle région? La ressource est-elle donc inépuisable? Je ne le pense pas ; je pense plutôt que l’on est en train de la dégrader. Cela n’engage que moi et j’espère bien me tromper. Qui n’a pas encore entendu cette constatation, sur d’autres sujets comme la chasse et la pêche, autres activités préférées des Français? : « il n’y a plus rien ». Eh bien, c’est ce qui risque bien d’arriver avec les cèpes!

Certains justifient de se baisser pour un bouchon minuscule par l’affirmation suivante : « un cèpe vu ne pousse plus »! C’est un faux argument!

Grossir plus vite que l’on est mangé, afin de survivre pour … être cuisiné – Deux clichés du même cèpe (reconnaissable au bas du pied mangé), espacés d’une quarantaine d’heures.

Un site d’information en ligne, après avoir reçu et publié des photos de cueillettes allant jusqu’à plusieurs dizaines de kilogrammes, a publié dans la foulée un autre article rappelant, je cite, « ce que l’on peut faire … ou pas! » Cette activité est à pratiquer, en effet, avec modération. De même, il existe une réglementation pour la cueillette des champignons hors de sa propriété privée : il vaut mieux la connaître pour éviter les mauvaises surprises. 

Vous trouverez toutes les informations officielles à connaître en forêt publique et en forêt privée avec le lien suivant (sélectionner le lien et « clic droit ») : https://www.onf.fr/onf/+/541::cueillette-des-champignons-oui-mais-avec-moderation.html

Un Cèpe de Bordeaux, avec un peu d’âge.

La réglementation s’est en effet durcie depuis l’entrée en vigueur du nouveau Code forestier le 1er juillet 2012. En particulier, le propriétaire du sol n’est pas obligé de clôturer son bien ou d’en interdire l’accès par voie d’affiches pour conserver son droit sur les champignons qui y sont présents ; ramasser des champignons chez autrui sans son autorisation préalable est assimilé à du vol.

Les forêts publiques ont elles aussi un propriétaire. En respectant la réglementation, on évite les ennuis potentiels, on partage avec les autres et on agit pour les générations futures.

En voyant ces photos de cueillettes extraordinaires, j’ai le sentiment que l’on s’éloigne clairement des vraies valeurs. On pousse simplement les autres à vouloir faire mieux et hors réglementation.

Certains sites d’information en ligne l’ont compris : ils ont privilégié la publication de photos originales autour de cette belle activité automnale qu’il serait dommage de voir disparaître. 

Une autre cueillette de cèpes bronzés et de girolles, bien suffisante. 

Une petite anecdote personnelle

Elle est bien réelle. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, elle m’a fait sourire, avec un certain fatalisme.

J’ai le privilège de voir pousser chez moi quelques cèpes, cèpes bronzés et cèpes de Bordeaux, ainsi que quelques menues girolles. Il y a quelques années, j’en laissais pour mon plaisir visuel et celui des promeneurs passant sur le sentier devant la maison. Un jour, quelqu’un m’a dit : « au fait, j’ai vu que tu laissais tes cèpes, alors je les ai ramassés. De toute façon, si je ne te l’avais pas fait, quelqu’un d’autre s’en serait occupé ». Ben, oui, c’est désarmant et je n’ai rien su répondre, sinon sourire car je le connaissais bien. « Faut plus rêver, les derniers cèpes que la Nature nous offrira seront ramassés sans aucun remord ».

Le cèpe d’été (Boletus aestivalis) appelé aussi cèpe réticulé (Boletus reticulatus).

Avec le cèpe bronzé et le cèpe de Bordeaux, le cèpe d’été (Boletus aestivalis) appelé aussi cèpe réticulé (Boletus reticulatus) et le cèpe des pins (boletus pinophilus) sont les seuls « Boletus » ayant droit à l’appellation « Cèpe ».

Il fut un temps où les coins à cèpes étaient un secret de famille jalousement gardé qui se transmettait comme un patrimoine. Ce temps-là me semble révolu!

Article illustré avec quelques photos personnelles. Je peux me tromper dans l’identification des espèces indiquées et je ne peux être responsable d’une erreur. 

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