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Sortie CPIE Béarn – Une tourbière aux richesses insoupçonnées (15 juin 2019)

Extrait d’un panneau pédagogique présent sur le site, fourni par le Parc National des Pyrénées.

Une Droséra, plante carnivore bien présente dans la tourbière.

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I- Présentation de la tourbière

La tourbière de Pédestarrès, appelée aussi Tourbières de l’Auga, est une des rares tourbières bombées des Pyrénées. Elle est localisée entre les communes de Louvie-Juzon et de Sainte-Colome, dans les Pyrénées-Atlantiques. Elle a une histoire et des richesses à dévoiler ; elle a fait l’objet de nombreuses publications dans des revues scientifiques au niveau national et même international, comme « relique inestimable et rarissime ». Elle restitue par exemple (en partie) l’histoire du glacier d’Ossau pendant sa phase de retrait (bien que celui-ci n’ait pas recouvert le site, arrêté par un verrou rocheux) mais aussi bien d’autres informations scientifiques de première importance lors de campagnes de carottage de la tourbe. On y apprend également que l’Homme arrive sur ces lieux il y a 4 800 ans.

Ce site est en fait composé d’une tourbière principale (qui a été exploitée), propriété de la commune de Louvie-Juzon et de trois petites tourbières annexes (seulement drainées), interrompues par des prairies humides et des boisements. Elles sont bien distinctes et à des stades d’évolution différents. Le Conseil général a acquis en 2005 une de ces trois tourbières annexes interdite d’accès depuis, en raison de sa politique de gestion d’espaces naturels sensibles (ENS).

Ces tourbières ont été pendant très longtemps utilisées comme lieu de pâturage, ce qui leur a permis d’éviter leur fermeture naturelle. Après la Première Guerre Mondiale, l’administration cherche à développer l’exploitation des tourbières pyrénéennes comme une ressource potentielle de combustible. Commence alors le début de l’exploitation de la tourbière principale, où la tourbe est utilisée comme moyen de chauffage notamment pour les bâtiments publics du village.

En 1979, une société des environs en obtient la concession pour une exploitation industrielle. L’extraction intensive de la tourbe débute en 1991 après l’assèchement de la tourbière par des drains. Enrichie en matière organique, cette tourbe de qualité est ensuite commercialisée comme terreau pour les cultures de pépinière et horticoles. En 2001, cette concession n’est pas renouvelée et l’exploitation est définitivement arrêtée en 2003 par arrêté préfectoral. La pression avait été mise dès le début par les associations locales environnementales et les scientifiques pour que l’exploitation soit arrêtée.

A partir de 2008 un projet commence à voir le jour, avec pour objectif la restauration écologique du site et sa valorisation par la commune. Dès 2011, les jeunes habitants sont impliqués au sein de chantiers de restauration.

Coupe schématique d’une tourbière – Panneau pédagogique sur le site, fourni par le Parc National des Pyrénées (extrait).

Cette démarche s’inscrit dans la nécessité de conserver et de valoriser ce patrimoine naturel, véritable bibliothèque à ciel ouvert où se cumulent 11 000 ans de l’histoire du piémont pyrénéen, emprisonnés sur plus de 7 mètres d’épaisseur de tourbe par endroits. Au cours du XXème siècle, on a constaté la disparition de près de 50% de la superficie des tourbières en France. Une prise de conscience progressive de l’intérêt scientifique, écologique et patrimonial de celles-ci a permis une nouvelle gestion de ces milieux uniques.

La Mairie de Louvie-Juzon a fait le choix de faire connaître ce site au grand public en accès libre. Le village se situe dans l’aire d’adhésion du Parc national des Pyrénées, qui est un des partenaires du projet : celui-ci a mis en place des panneaux pédagogiques.

La sortie pédagogique est organisée par le CPIE Béarn, avec l’intervention d’un accompagnateur qui fera découvrir cet environnement unique et trop méconnu. 

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II- La formation des tourbières

Cet écosystème se caractérise, en premier lieu, par un sol saturé en permanence d’une eau stagnante ou très peu mobile privant de l’oxygène nécessaire à leur métabolisme les micro-organismes (bactéries et champignons) responsables de la décomposition et du recyclage de la matière organique. Dans ces conditions asphyxiantes, la litière végétale ne se minéralise que très lentement et très partiellement. Elle s’accumule alors, progressivement, formant un dépôt de matière organique mal ou non décomposée : la tourbe.​

Véritable roche végétale fossile, la tourbe est donc un sol organique issu de la dégradation incomplète de débris végétaux dans un milieu saturé en eau. Elle contient au moins 20 % de carbone et peut s’accumuler sur plusieurs mètres d’épaisseur, au rythme moyen de 0,2 à 1 mm par an. C’est un matériau combustible.

La plupart des tourbières s’étant formées après le retrait de la dernière glaciation (glaciation du Würm, il y a environ 12 000 ans), les dépôts de tourbe généralement observés ont une épaisseur comprise entre 50 cm et 5 à 10 m.

Les végétaux édificateurs de la tourbe sont essentiellement des bryophytes hygrophiles comme les sphaignes ou les mousses, des plantes sans fleurs n’ayant ni racines, ni tissus spécialisés pour la conduction de la sève.

Une tourbière est active tant que se poursuivent les processus d’élaboration et d’accumulation de la tourbe à partir de ces végétaux. Si ces processus cessent, la tourbière devient inactive… mais est parfois susceptible de se régénérer.

Selon la nature des végétaux dont elles sont issues, les tourbes présentent des caractéristiques bien marquées. Les tourbes blondes issues de la transformation des sphaignes, sont généralement des matériaux à faible densité, poreux, acides et riches en fibres de cellulose : c’est le cas de la tourbe de Louvie-Juzon. La tourbe blonde formée de sphaignes est celle qui est principalement utilisée en horticulture. Celle-ci possède de nombreuses propriétés physico-chimiques qui améliorent la structure, la capacité de rétention d’eau, l’aération et le pouvoir tampon des sols.

Les tourbes brunes ou noires sont issues de la décomposition plus avancée de grands hélophytes (plantes palustres qui vivent dans la vase mais dont les feuilles sont au-dessus de la ligne de flottaison). Ce sont des matériaux compacts, humifiés, contenant moins de fibres et dont la structure est plastique. Il existe des tourbes aux caractéristiques intermédiaires.

Sphaignes et Droséra – Extrait d’un panneau pédagogique sur le site, fourni par le Parc National des Pyrénées.

Les tourbières jouent un rôle écologique important. La tourbe a la capacité d’être une réserve d’eau. Comme une éponge, elle peut stocker d’importantes quantités d’eau qui seront restituées à la saison sèche. La tourbière se révèle donc un écosystème primordial dans la régulation du débit des cours d’eau.

Les tourbières sont aussi des réserves de biodiversité. Les conditions de vie (peu d’oxygène, beaucoup d’acidité) y sont très difficiles pour la faune et la flore. Aussi, on y trouve des espèces spécifiques à ces milieux hostiles : plantes carnivores (droséras), sphaignes, lézard vivipare, insectes, libellules et toute une faune de batraciens. Ces végétaux et animaux forment un groupe biologique particulier qui évolue dans un écosystème dont les buttes de sphaignes en sont les éléments les plus remarquables.

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III- Quelques photos faites lors de la sortie

Une Dolomède des marais (Dolomedes fimbriatus). Ici, une femelle avec son cocon.

La Dolomède des marais est une araignée pêcheuse ; elle reste normalement à proximité immédiate de l’eau mais elle est également capable de marcher sur l’eau voire de plonger. Elle attrape principalement les insectes qui habitent les plantes des berges, mais elle peut aussi capturer les têtards, ou même de temps en temps les petits poissons. Vers la fin du printemps, le mâle parade longuement en bougeant les pattes antérieures devant la femelle jusqu’à qu’elle accepte l’accouplement. Deux à trois semaines après l’accouplement, la femelle tisse des cocons dans lesquels elle entourera ses œufs. Elle porte les cocons avec elle pendant quelques semaines et les installe dans une toile pouponnière lorsque les jeunes araignées sont prêts à éclore.

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Un juvénile de Criquet vert (Mecostethus parapleurus).

Un Criquet ensanglanté (Stetophyma grossum) sur une Droséra. Il habite exclusivement les marécages, les tourbières et les prairies très humides.

Le Criquet ensanglanté doit son nom aux marques plus ou moins rouges que la femelle peut porter, mais ces taches ne sont pas toujours présentes, ou visibles. Les mâles sont parfois ornés de jaune vif et de vert.

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Bruyère à quatre angles (Erica tetralix). Une bruyère des milieux humides et acides, aux fleurs roses. Appelée ainsi car les feuilles (que l’on devine à la base) forment quatre angles bien réguliers.

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Droséra avec, dans le coin en bas à droite, une sauterelle verte.

Les droséras sont très nombreuses sur ce site.

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La Narthécie des marais ( Narthecium ossifragum).

La Narthécie des marais est une plante très élégante qui pousse dans les tourbières à sphaignes. Elle est appelée aussi Narthécie brise-os ou Narthécie ossifrage. Le nom de « brise-os » provient d’une croyance selon laquelle cette .plante provoquait la fracture des os des troupeaux qui la mangeaient. En réalité, il est fort probable que ces fractures étaient causées par les difficultés d’accès aux endroits où elle croît.

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Un site très riche en agrions et libellules.

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Des œufs d’Alyte accoucheur.

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Une Grenouille rousse, dans le sous-bois.

La Grenouille rousse (Rana temporaria) est de couleur très variable mais jamais verte. On peut facilement la confondre avec la Grenouille agile (Rana dalmatina).

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IV- Autre faune remarquable du site : le lézard vivipare de Lantz

Le Lézard vivipare de Lantz (Zootoca vivipara sous-espèce louislantzy) est uniquement présent dans nos Pyrénées, le Pays Basque et le massif landais. Il est exceptionnel. En effet, il est resté ovipare, alors que l’espèce très largement distribuée aux quatre coins du monde a évolué vers l’ovoviviparité.

Le Lézard vivipare de Lantz – Extrait d’un panneau pédagogique fourni par le Parc National des Pyrénées.

Sphaignes de la tourbière.

Très lié aux tourbières, ce lézard apprécie notamment les sphaignes, qui sont des plantes sans fleurs et sans racines qui poussent sous la forme de coussinets qui ne cessent de croître ; elles constituent la végétation principale d’une tourbière et sont à l’origine de la formation de la tourbe.

Lézard vivipare de Lantz.

Le Lézard vivipare Zootoca vivipara, très largement distribué aux quatre coins du monde, présente la particularité d’avoir des populations vivipares tandis que d’autres sont ovipares. Il en existe quatre sous-espèces, dont deux que nous trouvons en France  :

_ Zootoca vivipara sous-espèce louislantzi ou Lézard vivipare de Lantz, présent dans cette tourbière, est ovipare! La Garonne constitue la limite de son extension vers le nord. Ailleurs, on la trouve aussi en Espagne dans les Monts Cantabriques. Les œufs sont conservés dans l’utérus jusqu’au stade embryonnaire où intervient alors la ponte, constituée de cinq à six œufs en moyenne (jusqu’à dix) qui seront incubés dans le milieu naturel.

_ Zootoca vivipara sous-espèce vivipara ou Lézard vivipare est présente dans d’autres régions. En Aquitaine, elle semble présente dans l’extrême nord-est de la Dordogne et probablement en Lot-et-Garonne. Elle est ovovivipare : dans cette modalité, le développement embryonnaire complet se déroule dans un œuf en consommant les réserves qu’il contient, à l’intérieur des voies génitales de la femelle jusqu’à son éclosion. La femelle donne alors naissance à des jeunes immédiatement actifs, autonomes et indépendants.

 _ Aucune zone de contact n’est connue entre les deux sous-espèces. Rien ne permet de les distinguer, sinon le mode de reproduction différent.

A l’échelle des temps géologiques, la viviparité est apparue dans certaines populations chez ce lézard durant les glaciations du Quaternaire. Elle aurait été sélectionnée par l’Evolution en raison de l’avantage procuré par la meilleure résistance au froid. Elle permet de coloniser des sites plus froids où des œufs ne se développeraient pas. La population pyrénéenne, elle, n’a pas évolué!

Remarque sur la viviparité : elle est un mode de reproduction où le développement embryonnaire a lieu à l’intérieur de l’organisme de la femelle qui fournit les apports nutritifs et met au monde des jeunes entièrement formés. Donc, la dénomination de « Lézard vivipare » est mal appropriée pour nos deux sous-espèces, car il n’y a pas d’apport nutritif de la mère à l’embryon : la première est ovipare et quant à la seconde, elle est en fait ovovivipare!

Lézard vivipare de Lantz.

Ce lézard, bien représenté dans cette tourbière, est plus timide que le Lézard des murailles. Il n’est pas facile à photographier et il fut plus rapide que moi (je n’avais qu’un objectif macro). Mes deux photos d’illustration ont été prises dans une autre tourbière, avec un téléobjectif.

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V- Bibliographie

Article rédigé à partir de mes photos, des panneaux de présentation de la tourbière sur le site (fournis par le Parc National, cité) et de sources internet, en particulier :

_ Tourbières de Pédestarrès – Diagnostic de l’écocomplexe : www.tela-botanica.org/actu/IMG/CCTP.doc

_ Le Lézard vivipare – Synthèse bibliographique : www.trameverteetbleue.fr/sites/default/files/syntheses-bibliographiques-especes/131219_lezard_vivipare_avril2012.pdf

_ Extension géographique des populations ovipares de Lacerta vivipara – Benoît Heulin et Claude Guillaume : www.lacerta.de/AF/Bibliografie/BIB_845.pdf

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« Gardons à l’esprit que lorsqu’on achète de la tourbe en jardinerie pour nos plantes,

on contribue à la disparition de plusieurs milliers d’années de notre histoire ».

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